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Kireg

Rennes, les damnés de la lose

Malédiction ancestrale, philosophie assumée? La passion de l'échec du Stade rennais reste inexpliquée, mais ses supporters en parlent avec tant de brio… Bonus: l'infographie du niveau de Julien Féret et le onze type des losers rennais.

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En mathématiques, on parlerait d’asymptote. En littérature, on évoquerait volontiers la logorrhée. Pour le cinéma, c’est la référence éculée à la calvitie de Jean-Claude Dus qui s’imposerait. C’est un fait: cette incapacité à atteindre son but, cette inaptitude à conclure compose l’ADN du Stade Rennais, sa marque de fabrique ; une carte de visite éternelle de la lose.

 

Pour son premier match officiel le 24 mars 1901, le Stade rennais entre sur le pré plus déterminé que jamais à terrasser le rival du Football Club Rennais. Deux heures et un 0-6 plus tard, le monde est prévenu: il ne faudra pas compter avec ce club.

 

 

 

 

Au fil des ans, puis des décennies, certains observateurs résignés prétendront l’existence d’un cimetière indien sous le Roazhon Park. Faute de squaw, ce seraient plutôt les cowboys de Brokeback Mountain qui viendraient aujourd’hui à l’esprit des supporteurs Rouge et Noir tant ils ont compris depuis longtemps que le plaisir était dans l’attente (lire aussi "Le guide de survie du supporter rennais").

 

En effet, le Brétillien de cœur est trempé dans l’acier trempé (c’est bizarre comme phrase, mais c’est comme ça). Tellement trempé qu’il ferait passer Sisyphe pour un commercial en brumisateurs. S’il a maille à partir avec son palmarès, le Haut-Breton est revenu de tout. D’ailleurs, il ne réclame rien. Il ne fait pas la Manche, mais concède que oui, sur le siècle écoulé, un titre de Rennes, c’est aussi rare en France qu’au Royaume-Uni.

 

On a tout imaginé pour expliquer l’anomalie statistique: des galettes-saucisses chargées en Lexomil, un complot ligérien, l’œuvre fatale du destin, la main de Dieu (toujours dans les sales coups celui-là). Des dizaines de théories furent ainsi élaborées pour expliquer ce constat implacable: "Rennes déçoit toujours".

 

Mais la déception est fille de l’espoir. Enfantée par une espérance vaine et inflexible, alimentée de succès partiels et fugaces, de victoires inutiles et de défaites impossibles.

 

Les soirs où le doute est trop fort, le Rennais marmonne à propos d’une victoire au Parc des Princes à 9 contre 11, et d’une défaite dans la foulée contre Évian. "Y a de l’eau sur la planète rouge!", qu’il se met à beugler, à moitié prophétique, à moitié bourré.

 

Il repart aussi humide (c’est comme "aussi sec", mais en plus mouillé) sur une autre victoire parisienne, deux ans plus tard, et une nouvelle désillusion le samedi suivant face à un Sochaux condamné à la Ligue 2. L’alcool aidant, reviennent alors les souvenirs de la double guingampisation sans préliminaires en finale de Coupe de France, et ceux d’autres petits hommes verts – Terriens ceux-là – tournant autour d’un saladier doré un soir d’Avril 2013.

 

Prenez garde. La diaspora gwennhadienne étant partout, un jour vous ferez face à l’un de ces damnés au maillot floqué Loeschbor. Vous le verrez se débattre, prisonniers de son carcan invisible. Prenez pitié. Susurrez donc à son oreille le mot liberté, quatre lettres salvatrices: "Frei…" Et observez la magie opérer. L’exorcisme sera violent. "4-3 Barthez, tu l’as pas vu venir !", "Fauvergue. Fauveeeergue!", "Eduardoooo! Je t’aime le samedi et les autres jours aussiiiiii!" Il y aura des soubresauts, une agitation frénétique. Des insultes immondes à base de "Da Rocha" seront proférées, mais le calme reviendra dans un murmure: "… et ce but contre Osasuna…"

 

Ils ne demandent pas de châteaux en Espagne les Rennais, même pas la lune. Juste Pampelune.

 

 


Le onze type de la lose en Rouge et Noir

Voici onze joueurs merveilleux qui, tel le pauvre bougre sans le sou du bois de Boulogne, sont venus s’user sur les bords de la Vilaine.

 

 


 

Talent brut découvert lors d’une défaite (faut dire qu’on cherche aussi un peu) des Espoirs Tricolores aux tirs au but, Petr Cech a cru qu’il pouvait échapper à la malédiction. Las, en Octobre 2006, Hunt le bien-nommé manque lui fracasser le crâne lors d’une rencontre de Premier League. Le casque qu’il porte depuis se veut autant une séquelle qu’un rappel : la lose est transfrontalière.

 

Eclaboussant le jeu de sa classe, Mario Melchiot ne passera qu’une seule saison sous la tunique rouge et noire. Comprenant qu’il pourrait bien faire basculer Rennes vers les territoires inconnus du succès, il profite d’un tuyau pour fuir vers Wigan (!). La lose est ironique.

 

John Mensah, dit "Le Roc de Djiporta" (ville aussi imaginaire que l’ambiance de la Beaujoire) tiendra la forteresse rennaise pendant deux années. Fort d’une réputation de défenseur intraitable, il signe à l’OL où il passera le plus clair de son temps sous traitement. La lose a différentes durées d’incubation.

 

Kader Mangane. Des jambes interminables et les dents du bonheur. Après Rennes, la grande tige s’exporte en Arabie Saoudite, en Angleterre et en Turquie pour des performances en demi-teinte. Une expérience mitigée donc. Premier buteur de l'histoire du GFCA en Ligue 1, il nous rappelle à tous que la lose est oxymorique.

 

Né à Douarnenez, ville la plus laide de Bretagne, le petit Romain Danzé comprend très vite que le beau, l’élégance et toutes ces conneries, bah on s’en tape pas mal. L’important c’est de Twitter (verbe du premier groupe et, n’en déplaise au correcteur orthographique, "Il aurait fallu que tu twitasses"). Le Finistérien est donc un joueur du bleu (c’est comme un joueur du cru, mais en plus cuit), rarement saignant et pas vraiment à points non plus. Sur le pré, Roro réussit la performance de ressembler à Clark Kent sans ses lunettes, sans pour autant rien évoquer de Superman – ceci en dépit du grand S tout moche qui orne le maillot stadiste depuis des années. La Danze ne rigole pas, ne sort pas, ne boit pas: un joueur sans foie ni Lois (tu l’as ?). La lose a de l’humour.

 

Écrire des conneries, c’est pas toujours facile. En faire, en revanche… Mesdames et Messieurs: Yann M’Vila. Si Angus MacGyver (c’est son prénom, allez vérifier) peut construire une plateforme pétrolière avec une pile usagée et un vinyle de Demis Roussos, Yann lui peut disparaître dans un goulag russe quelques semaines après avoir marqué avec l’équipe de France. Partir de rien et en faire un tout, ou bien l’inverse, peu importe : "What we have is what we’ve done to what we had". La lose est imprévisible. Et elle écoute de la pop anglaise, aussi, un peu.

 

Jérôme Leroy à Rennes, déjà, pour l’amateur de calembours, ça se pose là. Oui mais voilà, se poser, c’est pas vraiment son truc à Jérôme. Douze clubs en vingt ans de carrière, dont un passage ubuesque au Beitar Jérusalem. Un talent fou qu’il n’exploitera jamais totalement, victime consentante de ses prises de décisions irrévocables. Revenu du Mur des lamentations, Leroy souhaite franchir un palier avec Rennes. Pari réussi : il deviendra meilleur passeur du championnat. Le club le laisse partir. La lose, ça s’entretient.

 

Formé à Rennes, Julien Féret devient vite un jeune titulaire indiscutable de la CFA. Sanction immédiate, le club s’en sépare: "Le joueur manque de caractère". Huit ans plus tard, Julien est aux portes de l’équipe de France. Rennes fait alors preuve de caractère et achète un joueur qu’elle a formé 4 millions d’euros. La lose, ça coûte cher.

 

 

Bien. Bien, bien, bien, bien, bien. Formé au club, Yoann Gourcuff explose (au sens figuré, pour le moment) lors de son épopée bordelaise. Des prestations folles, des soirées européennes incroyables. Le Morbihannais marche (encore à cette époque) sur l’eau. Et là, c’est la dégringolade: blessures en pagaille, descente aux enfers, perte de repères. Les Rouge et Noir le rappellent immédiatement et Yoann prend le large avec Karin Ferri. La lose, ça s’anticipe.

 

Combien sont-ils de Rennais à pouvoir se targuer d’être entrés dans le vocabulaire footballistique ? Deux. Ils sont deux. Mickaël Pagis avec ses frappes "pagistrales", et Olivier Thomert avec ses frappes "de merde". En trois saisons, le natif d’Angers régalera le public de la route de Lorient de buts incroyables, dont ceux du fameux triplé contre l’OL, inscrits dans des angles impossibles, et rebaptisés depuis "l’œuvre au trigone". Trop c’est trop, il assistera à la défaite en finale de Coupe de France depuis le banc. La lose, c’est fragile.

 

Alexander Frei est parfait. Il est LA perfection. Le reste, c’est de la littérature. Comme quoi, même la lose intégrale, Rennes l’a ratée.
 

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