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Christophe-Cécil Garnier et Frédéric Scarbonchi

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Blague Apartheid

À Angers, le kop mène la butte

Supps Par Terre – Au soutien du SCO depuis vingt-cinq ans, le Kop de la Butte cultive l'esprit de groupe pour faire corps à défaut de pouvoir faire nombre. Et prend un soin particulier à transmettre la culture ultra. 

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Inspirés par les "collectionneurs de stades" anglais, les deux auteurs de Supps Par Terre ont lancé un tour de France des vingt stades de Ligue 1 pour aller à la rencontre des supporters et vivre le supportérisme de l'intérieur. Après NiceParisGuingamp, Nantes, Caen, LyonTroyes, MonacoSaint-Étienne, ToulouseMontpellier et Bordeaux, leur périple est passé à Angers.

 

* * *

 

"Comment je suis arrivé dans un stade de football? En fauteuil." Laurent, dit "La Roulette", lâche une vanne dès sa première réponse. Celui qui officie en tant que président – sans en avoir le titre, désormais – du Kop de la Butte présente cette particularité assez unique dans le monde ultra: il se déplace en fauteuil roulant. Unique, aussi, parce qu’il est un personnage connu dans le mouvement, et respecté par les membres. "Il porte le groupe", dira de lui Popom, le porte-parole.

 

L’inverse est aussi vrai. "Ils m’ont monté je ne sais combien de fois en tribune. Parce que les clubs essaient de me diriger vers les places handicapées, et moi j’essaie de rester avec les gars. Des fois ça marche, des fois non." "Parfois, les places handicapées ne sont même pas dans la même tribune", explique Popom. Alors, instinctivement, nous lui parlons d’accessibilité, de la difficulté de se déplacer. Lui préfère botter en touche: "Il y a des sujets bien plus intéressants".

 

 

 

 

« On sait que ça emmerde la préfecture »

Avant le match face à Caen, le Kop de la Butte reçoit dans son local angevin, où il organise un petit barbecue pour la saint Patrick. Les couleurs et la musique irlandaises sont à l’honneur. Les bières passent de main en main. Malgré une pluie légère, les ultras et sympathisants du KDLB bavardent à l’extérieur, autour de grosses bobines de chantiers qui servent de tables. D’autres jouent au palet, "mais vendéen", précise-t-on pendant que les plus jeunes improvisent un tennis-ballon.

 

Le KDLB ne met personne en avant. Pas plus face aux journalistes que face à la préfecture. En 2013, le groupe se met en sommeil un an, même si, dans les faits, il continue d'exister. Quand il se reconstitue officiellement, au moment de la montée en 2015, c’est sans président, sans hiérarchie claire. "On sait que ça emmerde la préfecture. On ne voulait plus qu’ils aient une tête sur laquelle taper dès qu’il y a un problème", explique Popom, le porte-parole du groupe, onze ans de kop derrière lui.

 

Ce petit changement structurel n’a pas empêché le KDLB de se pérenniser malgré des périodes de flou et de transition. Le groupe partage sa tribune avec les Magic Scop, qui "capte", selon eux, la plupart des "supporters lambda", empêchant le Kop de se renouveler comme il le souhaiterait. Pourtant, cela fait vingt-cinq ans qu’Angers peut compter sur son groupe. "S’il faut résumer pourquoi on tient depuis ce temps, on peut le faire: c’est grâce à 'La Roulette'", lance Freeman, un habitué du groupe depuis une quinzaine d’années.

 

 

« Il faut un certain charisme, au niveau de la voix, un certain débit »

Aujourd’hui, le groupe traverse une autre forme de transition. Popom a délaissé le mégaphone, et personne ne s’est vraiment affirmé. "Ça me manquait de boire des bières avec les autres, d’être dans la tribune avec le groupe", explique-t-il pour expliquer la fin de sa mission au méga. Luis, seulement trois ans d’ancienneté, s’y colle contre Caen, comme d’autres fois cette saison. Il avoue avoir accepté un peu "par défaut", en fin de saison dernière, parce que plus personne ne voulait s’y coller. "Si j’y retourne, ceux qui veulent se lancer n’oseront plus", juge Popom.

 

Luis reprend: "Je suis jeune et je n’ai pas encore toutes les clés. Puis il faut être crédible. Popom ça fait plus de dix ans qu’il est là. Tout le monde le connaît. Les gens extérieurs voient qui c’est. Forcément, ça donne envie. Avec toutes les années d’expérience, il a de l’assurance. Sinon il faut un certain charisme, au niveau de la voix, avoir un certain débit. Tout ça fait qu’un capo est bon ou moins bon. Les jeunes, j’arrive à les faire chanter, parce qu’ils sont là depuis un an."

 

Pour Popom, les débuts n’étaient pas faciles non plus: "Quand j’ai commencé au méga, mes propres potes me balançait des sandwiches à la gueule pour rigoler. Moi, j’arrêtais pas".

 

 

 

 

« Si vous mettez du Stone Island, faut assumer derrière »

Au contraire de certains groupes, où les jeunes sont majoritaires, le Kop de la Butte s’étend sur plusieurs générations. Sur la cinquantaine de membres présents lors de cet après-midi festif, quelques-uns ont même connu les débuts du groupe.

 

Entre les uns et les autres, certains codes de la mouvance sont visibles. Nombre de personnes sont griffés des marques de vêtements proche du mouvement. "Beaucoup de jeunes font en fonction d’Internet, pense Popom, sweat noir Fred Perry sur le dos et barbe bien taillée. Il y avait du Lonsdale, à l’époque, qu’on ne voit plus. Puis du Fred Perry. Maintenant c’est Stone Island. C’est un peu partout pareil. Après, on a prévenu les jeunes, Stone Island c’est connoté fight. Si vous mettez ça, faut assumer derrière dans la rue. On freine pas, mais on explique aux gens. Parce que tu véhicules l’image du groupe et c’est important." Puis il rappelle: "On veut qu’ils aient des affaires du groupe, ça permet de le faire vivre et c’est le plus important".

 

Des moments comme celui-là sont courants, qui voient entre cinquante et quatre-vingt Angevins se retrouver le jour du match – dans un local qui a parfois connu quelques visites d’adversaires, sans gros dommages. Les liens pouvaient aller plus loin que de simples bières d’avant-match: "En L2, on était un noyau de vingt-cinq, trente personnes, on partait en vacances ensemble". Après, la vie fait son œuvre, certains ont des enfants, d'autres s'éloignent, nous explique-t-on.

 

 

« Dès qu’il pleut, on est mauvais »

Qu’importe les bons moments en dehors, le plus important reste le stade. En cours de journée, les plus jeunes du Kop reçoivent un appel de certains Caennais pour fixer un rendez-vous. La Roulette enjoint son jeune membre à ne pas donner suite. "Si cela doit arriver (de se battre, ndlr), ça arrive. Mais on ne va pas commencer à s'appeler pour se donner rendez-vous", estime La Roulette. "En plus, dès qu’il pleut, on est mauvais", plaisante Foulque, seul rescapé du groupe de la "génération 35 ans". "Et vu qu’ici, il pleut souvent…", ironise Popom.

 

À quelques minutes de l’entame de la rencontre, certains Caennais tenteront de sortir de leur parcage pour venir en découdre, avant d’être chargés par les forces mobiles. Le Stade Raymond-Kopa présente cette particularité que le parcage visiteurs se trouve dans la même tribune – en tubulaires – que les kops angevins. "Quand il y a des gros clubs, de gros parcages, c’est parfois difficile", souffle Popom, une fois dans l’enceinte. Luis se sert parfois de cela. "Je les montre et je dis: 'Regardez comment ils sont motivés à chanter pour leur club'. Ils sont fans, quoi. Et à Angers, en général, il n’y a pas ça. Quand on parle de douceur angevine, c’est pas que le climat, c’est aussi la mentalité des gens."

 

Popom l’a expérimenté. Natif de la ville, ses parents n’aimaient pas le foot. "Et qui t’emmène au foot quand personne n’aime? Personne. À quatorze-quinze ans, j’y allais tout seul avec des copains", se souvient-il. Mais dans une ville comme Angers, "c’est pas simple d’aimer son club". "On accepte d’être en décalage, détaille l’ancien capo. Si t’es 3.000 à supporter ton club, ça fait bien. Mais Angers, t’es deux cents. On pourrait penser qu’avec la Ligue 1, ça va être facile de faire chanter le stade. Mais non. La culture, l’envie, tu l’as quand tu chies ta race."

 

 

 

 

« Être ultra à Angers, c’est être marginal »

Mais les Angevins ont quand-même quelque chose en plus d'autre petits clubs. Dans cette grande tribune, l’ambiance festive assurée par les Magic et le Kop de la Butte peut grimper et entraîner tous les "lambda", même en latérale. Certains chants sont particulièrement appréciés. En revanche, quand en fin de première mi-temps, quelques fumigènes craquent, ce sont des sifflets qui descendent des travées. "Il y a un autre truc insupportable: dans la tribune en tubulaires, le club fait passer un message sur les écrans géants de faire du bruit en tapant des pieds. Ce genre d’initiatives coupe tous les chants, c’est gonflant", raconte l’avenant et sympathique Popom, qui offre les bières à tour de bras.

 

La part la plus spectatrice du public ne vient pas se mélanger aux kops. "Être ultra à Angers, c’est être marginal", pense Popom. "Parfois, sur les réseaux sociaux, il y a un déferlement à notre encontre, raconte Luis, le jeune capo. On ne sait plus comment les attirer." "À la limite, on s’en fout", lui répond La Roulette. "Oui, mais c’est triste d’en arriver là", répond le cadet.

 

Le KDLB ne s’estime pas aidé par le club au moment de mettre l’ambiance. Si ses membres sont dithyrambiques sur la politique sportive, dressant des louanges à Olivier Pickeu, ils ont plus de mal à parler positivement de leur relation avec le SCO.

 

 

« Il faudrait peu de choses de la part du SCO »

"Le problème, c’est qu’on a eu énormément de présidents", souffle La Roulette. Parmi eux, la palme revient sûrement à Patrick Norbert, le nouveau président du Racing Club de France. Ce dernier a "essayé de nous rentrer dedans en voiture volontairement", raconte-t-il. Avec Saïd Chabane, en poste depuis décembre 2011, "ça se passe plus ou moins correctement. Mais on ne nous demande jamais de quoi on a besoin", détaille La Roulette. 

 

"On n'a jamais eu de local dans l’enceinte", complète Foulque, béret sur la tête, pour citer un exemple. Son voisin renchérit: "En général, on a une sono pour les matches. On est obligé de l’emmener à chaque fois. On demande au minimum un bungalow pour la poser. Bah, c’est non. Il n’y a rien de fait. C’est contraignant". Angers accueille 35.000 étudiants, que le club cherche à attirer. Une politique pas forcément bienvenue, estiment les ultras. "Ils favorisent les étudiants plutôt que leurs groupes de supporters, raconte Popom, évoquant des tarifs préférentiels…" Lui et ses comparses pensent qu’il faudrait "plutôt cibler les lycéens".

 

Si la porte du club n’est jamais fermée pour discuter, Luis voit dans ces discussions un semblant de "cause toujours, tu m’intéresses". La Roulette argumente: "On a d’autant plus de mérite d’être là. Il faudrait peu de choses de la part du SCO pour que ce soit plus simple".

 

 

 

 

« Les meilleurs moments, c’est les déplacements »

Angers s’impose 3-0 dans son enceinte, dans une ambiance qui aura parfois du mal à monter, malgré un bon dernier quart d’heure en première mi-temps. La plupart des supporters interrogés préfère les déplacements. Cela tombe bien: la semaine prochaine, pendant la trêve internationale, des membres du groupe ont prévu un petit déplacement en Belgique.

 

Depuis 1993, le Kop de la Butte entretient une amitié très forte avec les supporters de Molenbeek. "Ce sont nos frères", dira Freeman, une écharpe du club belge autour du cou. L’histoire commence simplement: un Molenbeekois se rend au stade après avoir rendu visite à un ami. "Il est venu avec sa bâche, se souvient La Roulette. On a été le voir et on a passé la soirée ensemble. On a fini à quatre pattes. Notre amitié s’est formée de là avec les BB85 (Brussels Boys 85) puis les RWDM (Racing White Daring Molenbeek), avant de s’estomper un petit peu. Puis des visites réciproques entre nouvelles générations ont permis de renouer les liens avec les BP05 (Brussels Power), au moment de la reconstruction de leur club."

 

En déplacement, "c’est vraiment variable. On était deux à Nice à cause des horaires à la con (le match s’était joué un vendredi soir à 19h, ndlr). Mais on essaye de toujours être un ou deux J9 (fourgonnette Peugeot, ndlr). On dit aux jeunes que les meilleurs moments, c’est les déplacements". En L1, si possible. Le 3-0 contre Caen a eu son importance: les habitués de Kopa devraient continuer à chanter dans l’élite. Quel que soit leur nombre.
 


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