auteur
Thibault Lécuyer

Du même auteur

> déconnerie

90 minutes pour survivre

> article suivant

Revoir Guadalajara

> article précédent

Zidane, espèce d'icône

> article précédent

WALL•E•MME : l'affiche

Sons of anarchy

Peut-on regretter l'aseptisation des tribunes sans faire l'apologie de la violence et du racisme? À première vue, ce sera compliqué. 
Partager
La semaine dernière, le FC Sankt Pauli a fini par interdire au Susis Show, boîte de strip-tease du quartier chaud de Hambourg, de pratiquer des effeuillages dans sa loge du Millerntor-Stadion. Problème d'image. Au delà du joli coup de pub, dans cette interdiction réside un paradoxe insoluble. Celui de l'adaptation des tribunes à la société qui les regarde.


Ma 6T va cracker un fumi
Les tribunes d'un stade de foot, comme celles d'aucun autre sport, sont un monde hors du monde. Une quatrième dimension où – et c'est ce qui fait tout leur intérêt – ce qui est interdit dans les trois premières est ponctuellement autorisé. Le strip-tease avant le dîner n'en est qu'un archétype.
Dans une tribune, on peut chanter et danser, seul ou en chœur. Certes, une salle de concert permet ce genre d'extravagance, qui ferait se lever une ribambelle de sourcils si elle était pratiquée en pleine rue. Cherchez cependant un autre endroit où l'on peut se jeter dans les bras d'un inconnu et lui hurler son bonheur en pleine poire. Mieux: essayez d'allumer un fumigène dans la file d'attente d'un cinéma qui diffuse le dernier film de votre réalisateur favori. Juste pour signifier votre impatience et votre ravissement.

Le stade permet ce qui est interdit de manière plus ou moins formelle ailleurs. Cet exutoire est indissociable de la transgression [1]. Or à mesure que la société tend à multiplier les interdictions pour protéger les siens, les tribunes continuent de lutter pour ce droit à la désobéissance, quand bien même leur liberté est rognée à mesure que le législateur avance. Ce qui est interdit ne devient véritablement intéressant lorsque cela devient délictueux.

sonsofanarchy_2.jpg

Children of the Revolution
Car c'est bien avec la frontière de la loi que la tribune joue. On peut y insulter, en masse. On y a légalisé de fait les drogues douces. Se complaire dans la transgression peut faire partie de l'expérience cathartique vécue en plein air, au vu de tous. Dans certaines tribunes, il est possible d'être homophobe, raciste, misogyne, de céder à diverses pulsions malsaines réprimées en dehors de l'enceinte. Il est amusant de constater qu'il y est également possible d'embrasser son voisin, expression physique d'un bonheur entre hommes tout aussi sévèrement jugée à l'extérieur du stade.

En évoluant dans le même pas que la société, le football cherche à raboter ces pulsions pour rentrer dans le rang. Une impossibilité métaphysique, quand on va au stade pour justement "sortir" de cette société le temps d'un match. Cela suscite un autre paradoxe: la médiatisation pousse à une forme d'exemplarité, puisque ce qui se passe dans le stade en sort via la télévision. Ce devoir d'exemplarité dépasse parfois celui demandé à la société. En France, le ministre en charge de dissoudre les associations racistes a lui même été condamné pour injures raciales.
Mais qui dit médiatisation dit spectacle. Et le spectacle des tribunes c'est aussi la jouissance de voir des milliers de personnes transgresser un interdit. À la télévision ou en tribune latérale, comment dissocier le spectacle du terrain de l'exultation de voir un kop en éruption?

sonsofanarchy.jpg


Solder l'héritage
L'ultime contradiction, c'est un spot de la Ligue de Football Professionnel – qui interdit formellement l'usage de fumigènes – promouvant un match au sommet avec des images de tribunes constellées d'engins pyrotechniques qui donnent un air plus "chaud" à la rencontre. L'amende payée par le club filmé à l'occasion a, qui sait, payé pour l'espace publicitaire ainsi utilisé. Un paradoxe dans la contradiction? C'est possible. Comme lorsque la même Ligue interdit tout message politique ou philosophique dans les stades, enfreignant elle aussi la loi. Au mépris des règles les plus élémentaires de la liberté d'expression.

L'inextricable nœud dans lequel les dirigeants de clubs sont enferrés est tenu d'un bout par la nécessité de faire respecter la loi, et de l'autre par l'envie de disposer d'une ambiance propice au spectacle. Ce nœud est impossible à dénouer. Il sera, tout du moins en France, compliqué de trouver quarante mille personnes prêtes à se déplacer pour faire ce que l'on attend d'elles. Il est illusoire de croire que faire cesser la violence résoudra le problème. Une fois ce bastion repris, la société voudra reconquérir le suivant, puis un autre, ad lib. L'autorisation de chanter comme un illuminé suffira difficilement au bonheur du supporter avide de visiter la quatrième dimension.

Faut-il en conclure que le football tel qu'il a existé est inadapté à une société moderne et responsable? Mai 68 a vécu, il est permis d'interdire. On ne s'insultera bientôt plus que sur les forums de supporters, le racisme ouvert n'est toléré que chez le troisième âge vivant sur la Côte d'Azur et la misogynie est l'apanage exclusif d'Eric Zemmour. Bien coiffé, notre foot a l'air un peu neuneu. Entourés de tous ces gens assis et sages, on aurait bien besoin de strip-teaseuses pour retrouver la trique.


[1] Dans Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Norbert Elias et Eric Dunning ne disent pas autre chose: "[Dans les sociétés] où les fonction sociales sont très différenciées, l'interdépendance proportionnellement élevée de toutes les activités publiques bien que privées, professionnelles aussi bien que non professionnelles, nécessite et engendre tout un ensemble de contraintes [...] Leur structure laisse peu de place aux éclats spontanés et irréfléchis, même chez les individus les plus puissants qui ne peuvent jamais relâcher, sans mettre en danger leur position dans la société, la circonspection et la prévoyance nécessaire au contrôle des émotions". Lire l'analyse de Pierre-Antoine Kremp pour aller plus loin.
Partager

> déconnerie

Tabloïd, numéro 5

> sur le même thème

Tout ce qui les sépare

> du même auteur

Sans fric, c'est chic

Les supporters


Mathieu Garnier et Jérôme Latta
2020-07-17

Géographie des supporters français

Infographies – Quelles sont les zones d'influence nationales et les emprises régionales des clubs français, comment se disputent-ils le territoire? Réponses en cartographies interactives.


Frédéric Scarbonchi et Christophe-Cécil Garnier
2020-03-16

Les feux du stade

Jeu en triangle. Le bilan de la gestion des supporters en France est assez désastreux. James Rophe, Nicolas Hourcade et Xavier Pierrot, qui connaissent la question intimement, s’accordent cependant sur les politiques à suivre. 


Javier Aznar
2020-03-09

La moustache de Bernabeu

Revista Libero – Changer de place dans un stade quand on a occupé la même pendant des années conduit à prendre conscience de ce qui nous attache à ce lieu. 


>> tous les épisodes du thème "Les supporters"

Le forum

Et PAF, dans la lucarne !

aujourd'hui à 01h21 - Le déjeuner sur Hleb : (bon en revanche, sans surprise le doc sur Anelka n'a aucun intérêt. Allez on peut à la limite... >>


Aimons la Science

aujourd'hui à 01h16 - Le déjeuner sur Hleb : @sehwag Oui, en plus tu as raison, même en Chine, ce n'est pas forcément évident. Alors en... >>


Observatoire du journalisme sportif

aujourd'hui à 00h26 - PCarnehan : Quelqu'un sait quelque chose sur le docu diffusé actuellement sur RMC machin (TNT en clair) ? Il... >>


Lost horizons

aujourd'hui à 00h24 - Lucho Gonzealaise : En soi, la création de deux régions séparées avec Rennes en pôle breton et Nantes en pôle... >>


Gerland à la détente

aujourd'hui à 00h13 - De Gaulle Volant : Question technique, Je lis que certains, ici, sont abonnés à OL TV et visionnent ainsi certains... >>


Qui veut gagner des quignons ?

05/08/2020 à 23h48 - FPZ : (Pas de regrets, non)(Pas de mots croisés non plus...) >>


CdF Omnisport

05/08/2020 à 23h30 - 2Bal 2Nainggolan : Christ en Gourcuffaujourd'hui à 22h38Pronostic vital engagé pour Jakobsen...la saison (carrière... >>


Le Ch'ti forum

05/08/2020 à 23h28 - Bof : Charles Boli, formé à Lens, est le fils de Roger et donc le neveu de Basile. Je le trouve très... >>


L'empire d'essence

05/08/2020 à 21h47 - Schpatz : Le problème c'est que le titre n'était pas en mauvaise posture après Jerez 1, maintenant oui.... >>


Paris est magique

05/08/2020 à 21h38 - M le Mendy : leoaujourd'hui à 18h58Verratti, plus ou moins important que Mbappé contre l'Atalanta... >>


Les brèves

Je crois que bon bon

"Laurent Blanc à Lyon, ça ne colle pas pour deux raisons" (foot01.com)

Aucun

"Euro U17 : qui sont les joueurs majeurs de l'équipe de France ?"

Autobiographie

"Ribéry : Des débuts fracassants." (lequipe.fr)

Ô Pep !

"Un pays africain rêve de Bruno Genesio !" (dailymercato.com)

Ruuuuuuuuuuuuuuuuuuud van Nistelrooy

"PSV Eindhoven : Ruud van Nistelrooy prolonge sur le banc des U19." (lequipe.fr)