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Franck d'Embas

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La Gazette, numéro 84

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Stats de France

Il fallait dénoncer un jour la dictature du tableur Excel dans la presse sportive : c'est chose faite avec une étude de cas sur un seul exemplaire de L'Equipe, particulièrement exemplaire. Non aux stats cons.
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Ceux qui se souvent plaint ou amusé de la folie statistique de Charles Biétry peuvent penser qu'il puise tout simplement son inépuisable inspiration dans L'Equipe. L’indispensable ouverture sur le monde du foot par les chiffres Après ouverture du numéro du 15 décembre, on tombe immédiatement sur le tableau exhaustif du classement, qui trône au milieu d’une première page riche en informations statistiques de toute première utilité. À gauche, un tableau particulièrement instructif retrace les rencontres des 5 dernières saisons entre les adversaires de la journée. Ainsi, pour les joueurs de Loto Foot, on saura qu’Auxerre à 75% de chance de battre Strasbourg avec un but d’écart, que selon toute vraisemblance Monaco battra Guingamp, Nantes battra Troyes et Paris défera Rennes. Cependant, la principale information de ce tableau discret, c’est que 44% de la grille est vide! Développant un syndrome prud'homal, 44% des clubs se seraient-ils abstenus de se rencontrer? Oui, et c’est logique puisque le championnat vient de passer de 18 à 20 et que tous les ans 2, 3 ou 4 clubs montent et descendent, les croisements sur 5 saisons donnent aussi régulièrement lieu à du vide qu’à du plein. Cela étant, une autre information primordiale se niche dans cette page indispensable à tout fan de foot: le prix des places. Ainsi, pour cette 19e journée de la saison 2002/2003 voici en exclusivité deux hiérarchies étonnantes: Les places les moins chères des moins chères sont à Monaco ce qui n’explique pas plus le stade au trois quarts vide. Pourtant 3 euros pour voir le 4e contre le 7e c’est donné. Maintenant c’est sûr, L’Equipe est censurée sur le rocher, trop subversif. Ensuite les clubs qui offrent une politique de prix populaires sont Auxerre, Ajaccio et… Bordeaux. Mais Bordeaux, standing oblige, est aussi le club qui propose les places les plus chères avec 52 euros. C’est cadeau pour les familles Juppé et Raffarin qui sont ensemble en Bordelais comme nous le signale plus loin le journal. On ne s’attardera d’ailleurs pas ici sur l’humour opposant foot d’en haut / foot d’en bas qui devrait permettre à L’Equipe de concourir au grand prix de l’humour raffariniste dans la presse. L’Equipe, un journal sympa A côté des classements, un papier d’environ 4 à 500 mots apporte des précisions indispensables qui permettront de briller à l’apéro entre 2 pistaches et 3 cahouettes. Ainsi, on découvre une première fois que Guingamp a gagné 5 fois à l’extérieur dont 3 fois consécutivement. Il faut aussi savoir que c’est le célèbre Cheick Diallo qui marqua le dernier but troyen à Marcel-Saupin le 27 aout 1976. D’ailleurs, ce jour-là, j’en suis sûr, il faisait chaud. Pour les feignasses qui n’ont même pas le courage de déchiffrer l’amas chiffré de la 2e page, la substantifique moelle des chiffres transparaît dans quasiment tous les articles. Ainsi, durant un paragraphe par-ci par-là, on redécouvre que Strasbourg compte 6 défaites avec 19 buts encaissés à l’extérieur et 11 à domicile, que Nice ne compte que 2 défaites en 8 déplacements. En statisticiens émérites, nos journalistes préférés appliquent parfaitement l’adage selon lequel les chiffres ne valent rien sans un bon commentaire. Après avoir rappelé dans le titre et le début de l’article que Guingamp compte 5 succès en 8 matches à l’extérieur, Jean-Denis Coquard va plus loin et nous précise que l'EAG reste sur 3 succès consécutifs*. Enfin, pour donner plus de poids à ces chiffres, il rapporte les propos suivants: "Les chiffres parlent d’eux-mêmes, constate Jacky Bonnevay, l’entraîneur troyen". Les chiffres ont tellement parlé que Jacky Bonnevay n'est plus l'entraîneur troyen aujourd'hui. L’Equipe, un journal qui compte Le quotidien du sport est très friand de chiffres et ça on l’a déjà remarqué. C’est sans doute l’une des clefs du succès pour un journal ciblé jeune cadre dynamique masculin. Cette forme de scientisme se retrouve souvent dans la presse via un économisme dominant. Bien entendu, au travers des réalités économiques les moins contestables, l’Equipe développe les mêmes recettes. Et puis là, on peut s’attacher à des points précis, comme en page 4 où les 90,8% du capital du PSG sont importants surtout lorsqu’on ignore, comme sûrement la majorité des lecteurs, à qui appartiennent les autres 9,2 %. Réalité économique quand tu nous tiens, l’Equipe nous rappelle aussi que Vivendi donne doublement au football par Canal et par le PSG: 14,4 M€ net sont sortis des poches du PSG sur le marché des transfert par an pendant les 5 dernières années. Cette réalité parfaitement exposée dans un tableau parfaitement illisible raille à la fois Rennes et le PSG. On peut tout de même s’étonner que la situation financière rennaise soit deux fois moins catastrophique… Mais pourquoi donc ces deux clubs que tout oppose? Et bien, sûrement parce qu'ils connaissent des difficultés. Ce tableau oublie dramatiquement de saluer le troisième philanthrope du foot français Monsieur Louis-Dreyfus… Ah, oui, mais aujourd’hui, c’est beaucoup moins pertinent. L’Equipe, un journal précis Fan du générique de Stade 2 des années 80, adeptes des chronos en tout genre, déchaînez vous et n’oubliez rien, ici, on minute. On apprend ainsi que ça faisait 399 minutes que l’OM n’avait pas marqué à l’extérieur. Mais en fait, on s’en fiche un peu quand même, puisque l’OM n’avait pas été en tête du championnat depuis le 28 juillet 2000, et ça fait donc un peu plus de 1,2 millions de minutes, alors que le dernier titre lui remonte à 11 ans soit près de 919 000 minutes converties en euros. Sachant que Sochaux s’acharne à s’acheter une sèche défense, avec une invisibilité de 565 minutes, depuis combien de match n’a-t-on pas vu de but des visiteurs à Bonal? 6 matchs, bravo. Plaisanterie à part, les minutes devenant longues à compter, on pourrait suggérer une autre forme d’illustration statistique. Ainsi, le gardien sochalien a eu le temps de regarder les rediffusions de 18 questions pour un champion pendant son hiver Bonalien. L’Equipe, un journal inventif Quand la statistique défaille, il faut savoir l’arranger voire l’inventer. Dans un article sur la victoire des Algériens de Villeurbanne, L’Equipe affirme prudemment que cette victoire est "probablement unique". Et là, on est étonné de lire qu’en fait, on n'en sait rien parce que le journaliste n’a regardé que jusqu’en 1976 et que de toute façon, avant le nombre de divisions était différent et que, du coup, on ne peut pas vraiment comparer. Cela étant, Franck Le Dorze a au moins le mérite de reconnaître qu’il n’en sait rien et que le caractère unique de l’exploit pourrait être usurpé. De toute façon, franchement, qui ira contester les propos d’un article sur la victoire de Villeurbanne contre Biesheim? Mais il y a plus beau, et c’est le nouvel ami des Cahiers qui est encore à la pointe de l’innovation. Dimanche, Jérôme Touboul invente celle-ci à propos de Fernandez: "Dans 90% des clubs, l’entraîneur aurait déjà été évincé après ce simple constat [défaite en UEFA] que ne contrebalance aucune perf [sic, "performance" faisant sans doute trop vieille France] en L1 ou dans les coupes nationales". Je ne sais pas vous, mais moi, quand je lis ça, j’ai envie d’avoir plus de détails sur les clubs qui, éliminés en coupe de l’UEFA par un 14e du championnat portugais et un club écossais (comme le rappel M. Touboul), ont indiqué la porte à leur entraîneur. Ce doit être un cas qui a connu au moins 10 occurrences pour en arriver à une statistique de 90%. Gros plan sur la stat foireuse du jour : qui sera le champion d’Automne? Ah quelle est belle ma stat ! Achetez-moi ma prévision pas chère, je vous le dit elle vaut de l’or et produit de la ligne pas cher. Un joli tableau finement commenté en 1e page explique qu’il y a une chance sur deux que le champion d’automne finisse premier et presque 4 chances sur 5 qu’il finisse au pire deuxième. Ainsi, une jolie iconographie basée sur la fable de La Fontaine le mièvre et la tordue nous montre que sur 64 championnats depuis 1932 tous les champions d’automne finissent au moins 6e à l’exception de Reims en 1956 qui finit 10e. Mais stupeur et tremblement comme dirait la plumitive qui mange des fruits pourris, trois pages plus loin on lit : "Nice […] voit ainsi se profiler à l’horizon un honorifique titre de champion d’automne. Un titre qu’il n’a plus remporté depuis 1978. […] En 1978, il avait ainsi terminé son championnat à la 8e place". On ne peut que remercier Bernard Lions et Janine Gianaria qui ont dû se mettre à deux pour démentir les statistiques de la première page où seule Reims championne d’automne avait terminé au-delà de la 6e place… Sans mettre en doute la bonne foi des journalistes, tout est là dans ce paragraphe. Tout d’abord une jolie contradiction qui prouve que personne ne sait sur quoi reposent les chiffres du départ. Ensuite, cette lourde insistance absurde sur le "titre honorifique" de champion d’automne. Celui-ci ne veut rien dire à plus d’un titre. Seuls les journalistes s’intéressent à ce non-événement, chaque année on entend la même kyrielle de la "saison encore longue" que tout entraîneur consciencieux ne manquera pas de souligner. Lexicalement parlant, le titre est impropre. En effet, l’automne commençant le 21 septembre, le titre de champion d’automne devrait être attribué à celui qui serait en tête de la journée postérieure à cette date à celle du 21 décembre (soit cette année de la 9e à la 20e journée). En plus, ça ferait d’autres événement, le champion de l’été à la 8e, celui de l’hiver… et du printemps, ah non celui-là existe déjà… Ce titre validerait à mi-championnat apparemment 50% d’une première place et dans 30% des cas une seconde place. Un entrefilet rappelle d’ailleurs que l’OM faillit à une journée près être champion d’automne en 1998-1999… Bonne mère, s’ils avaient statistiquement été champions d’automne c’est sur il l’aurait arraché ce titre! Enfin, ce type de statistique est digne de celles des seconds tours de coupe qui affichent les probabilités de gagner le match retour en fonction du score du match aller. Il s’agit le plus souvent d’une superbe Lapalissade statistique. Quand un club gagne son match aller 3-0, qu’importe qu’il est 89,2 ou 91,4% de chances de se qualifier, comme dirait Jacky Bonnevay, "les chiffres parlent d’eux-mêmes". Enfin, si je puis me permettre l’outrecuidance d’un pronostique digne de Babeth Teissère, j’affirme en exclusivité mondiale que quasiment 100% des clubs qui gagneront la 20e journée auront marqué plus de buts que leur adversaire. * indispensable à tout chiffre, ce signe renvoie souvent en bas d’article pour redonner les matches et les scores concernés, mais c’est assez incomplet, il manque le nom des joueurs et l’état de la pelouse.
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