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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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Revue de stress #151

Super Ligue, la fin du super bluff ?

Le chantage des clubs riches auprès de l'UEFA repose depuis vingt ans sur la menace d'une ligue privée. Le projet d'une "European Super League", révélé par les Football Leaks, semble plus concret que jamais. 

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La formation d'une "Super ligue" européenne privée est un serpent de mer depuis 1998. Le projet alors porté par Media Partners International avait tourné court, mais provoqué une réforme de la Ligue des champions extrêmement favorable aux (autoproclamés) grands clubs – qui n'allaient pas tarder à se réunir au sein du G-14 afin de poursuivre leurs actions de lobbying.

 

 


Karl-Heinz Rummenigge et Andrea Agnelli, maîtres-chanteurs.

 

 

Du chantage à la réalité ?

Depuis lors, le scénario est resté le même, la menace de cette ligue privée étant régulièrement brandie pour aboutir presque toujours aux mêmes conséquences: l'obtention de nouveaux aménagements avantageux, l'UEFA cédant devant la menace. Ce fut encore le cas en 2016 avec la réforme des coupes d'Europe.

 

L'oligarchie peut longtemps user avec succès de cette martingale sans jamais avoir besoin de franchir le pas. Après tout, elle améliore constamment une situation qui présente tous les avantages d'une ligue fermée (assurance de gagner toujours plus, sécurité sportive) sans en endurer les inconvénients (mutualisation des ressources, régulations de type salary cap, etc.).

 

Le pan des Football Leaks consacré au développement très avancé d'un tel projet, rapporté par Mediapart, impliquant seize participants – dont onze clubs actionnaires –, jette cependant le doute. Il se peut qu'à force de s'en rapprocher, la Dream Football League cesse d'être une blague de l'Agence Transe Presse.

 

 

Tractations secrètes

Le récit de Mediapart est à cet égard édifiant [1]. Sous l'impulsion de Karl-Heinz-Rummenigge, président du Bayern et de son homologue de la Juventus Andrea Agnelli, sept clubs s'attellent début 2016 à l'élaboration de la nouvelle compétition: aux quatre "fondateurs" (Bayern, Juventus, Real et Barça) s'ajoutent l'AC Milan, Manchester United et Arsenal. Lors de réunions secrètes, deux scénarios sont envisagés: "Évolution", avec l'intégration de la compétition avec celles de l'UEFA et des ligues nationales; "Révolution", en cas de rupture totale avec ce système.

 

Les présidents séditieux discutent de l'identité des équipes qui compléteront la liste des seize ou vingt-quatre participants, et le cartel entame des négociations, elles aussi secrètes, avec l'UEFA. Bien engagées, selon les courriers échangés, elles tournent court avec le refus opposé par la confédération. Les trois membres les plus récents sortent alors du cénacle, pour des raisons inconnues.

 

Le Clan des sept redevient la Bande des quatre, mais il continue à agiter le projet sous le nez de l'UEFA, en usurpant le mandat de l'ECA, le syndicat des clubs européens. Avec le succès dont témoigne la réforme de la Ligue des champions entrée en vigueur cette saison [2], à laquelle s'ajoute la cogestion de la C1 par l'ECA [3].

 

 

"European Super League", ultime version

Après 2016, la menace d'une Super Ligue reste brandie. Cette année, les discussions avec l'UEFA auraient abouti, selon Andrea Agnelli, à la création d'une troisième Coupe d'Europe pour les clubs les plus modestes, entérinant le principe de "divisions" européennes qui consolident le scénario d'une ligue d'élite. Pendant ce temps, le cartel, dont les contours sont indécis, a élaboré un nouveau projet.

 

Ainsi, une European Super League à seize équipes serait organisée dès 2021, par une entité privée dont seraient actionnaires onze membres "fondateurs" (Bayern, Real, Barça, Juventus, Milan AC, Manchester United, Arsenal, Manchester City, PSG, Chelsea, Liverpool). Au passage, on note que les clubs riches, qui semblent se déchirer entre "historiques" [4] et "nouveaux" dans le dossier du Fair-play financier, se retrouvent bons amis pour former le futur aréopage.

 

Cinq "invités initiaux" compléteraient le plateau (Atlético Madrid, l’AS Roma, Inter Milan, Borussia Dortmund et Olympique de Marseille). Pour l'heure, indique Mediapart, on ne se sait pas si le document d'"accord contraignant" entre les parties n'est qu'un projet ou doit comme mentionné être signé ce mois-ci.

 

 

Enfin une révolte ?

Cette European Super League ne résulterait que de la cupidité de ses instigateurs, qui lui tient lieu de modèle économique. Leur lucidité peut en être altérée, si réellement ils entendent franchir le pas. Ils clament que le droit européen leur donnerait raison en cas de recours, mais les experts livrent à ce sujet des verdicts contradictoires: la partie n'est pas gagnée d'avance sur le terrain juridique [5].

 

D'autant que ce terrain pourrait se transformer si les pouvoirs publics, cette fois placés devant des faits accomplis, y faisaient enfin irruption pour changer les législations ou leurs conditions d'application. Car il est peu probable que cette sécession reste sans réactions. À commencer par celles des ligues nationales et des clubs exclus de cette ploutocratie: une extrême majorité qui réunit, en Europe, beaucoup plus de supporters.

 

On s'est habitué à voir les pires évolutions passer comme lettre à la poste, mais on peine à imaginer qu'un tel schisme ne suscite pas une vaste réprobation au sein des publics du football et des opinions nationales. Les immenses risques politiques du scénario "Révolution", avec ce qu'il implique de violence symbolique, mais aussi d'inconnu, ont-ils été évalués?

 

 

Cupidité sans borne

Ce scénario de Super ligue s'appuie sur un postulat absolument essentiel mais, étrangement, non formulé: le public suivra. De ce point de vue également, le pire n'est pas certain. La fascination du foot-spectacle mondialisé, avec ses top-teams bardées de stars est certes puissante, mais peut-il aussi aisément se couper de tout enracinement dans une histoire, une tradition, des territoires, basculer dans un modèle fondamentalement différent?

 

Qu'il s'agisse du Fair-play financier ou des projets de ligue privée, les révélations des Football Leaks documentent impitoyablement l'état de faiblesse de l'UEFA face à un petit groupe de clubs riches qui exerce sur elle un chantage permanent pour noyauter son pouvoir et accaparer une part encore plus grande des richesses produites.

 

S'il faut fixer des bornes à leur cupidité, c'est parce qu'elle est sans borne. Cela ne pourra se produire qu'en repolitisant enfin les débats et en forçant les portes des salles de réunion où se négocie, étape après étape, la privatisation sauvage du football d'élite.

 


[1] Il vaut déjà pour ce qu'il révèle de l'effarante duplicité de Karl-Heinz Rummenigge, président du Bayern, de l'association des clubs européens (ECA) et principal instigateur du projet avec Andrea Agnelli, président de la Juventus. L'Allemand a constamment tenu un double discours, dupant l'ECA et mentant sans vergogne à la presse.
[2] Augmentation de la part versée aux clubs en C1, répartition des droits plus avantageuse pour les gros, baisse des versements de solidarité. Cerises sur le gâteau: quatre qualifications directes en Ligue des champions pour chacun des quatre gros championnats,
[3] Comme le note Mediapart: "Or, parmi les quatre administrateurs [de la société commune] qui ont été nommés, il y a les secrétaires généraux du Bayern, du Barça et de la Juventus. (…) Ils ont désormais accès à tous les secrets de fabrication de la compétition: appels d’offres des droits télé, coûts, organisation. Bref, les «big four» ont désormais tout le savoir-faire nécessaire pour gérer une ligue privée".
[4] La distinction mérite d'être discutée dans la mesure où Chelsea, par exemple, est un jeune riche. La qualification de "clubs historiques" est pareillement usurpée: en l'An zéro de la libéralisation (quelque part entre 1992 et 1995), une douzaine d'équipes au moins pouvaient revendiquer un statut équivalent ou supérieur à celui de plusieurs de ces "élues".
[5] Rappelons que la Cour de justice de l'Union européenne a déjà pris une décision favorable à l'UEFA, s'agissant du Fair-play financier.

 

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