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Les Cahiers, article premier

Toulalan, un footballeur de notre temps

Membre permanent de la liste noire Laurent Blanc, souvent décrié, Jérémy Toulalan incarne pourtant le football actuel bien mieux que Cristiano Ronaldo ou Messi.

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Ceux, très nombreux, qui voient en Cristiano Ronaldo l’incarnation de la modernité en football (comme en Nadal celle du tennis), répètent malgré eux un préjugé idéologique fortement marqué à droite, qui voudrait que la caractéristique essentielle de la modernité – dans le sens très étroit de “l’époque actuelle” – soit l’absence de défaut, ou la toute-puissance. Premier dans toutes les catégories de son champ de discipline (le plus rapide, puissant, technique... le meilleur joueur de tête, tireur de coup franc...), voire au-delà (le plus beau, musclé, sexy, riche, rentable...), il apparaît comme une machine idéale en laquelle l’amateur de football moyen est censé retrouver toutes les valeurs du monde contemporain - l’équivalent humain, en somme, des dernières innovations commerciales telles que nous les présente le marketing des grandes entreprises technologiques [1].

 

 


Joueur postmoderne

Il est à déplorer que les journalistes sportifs soient aussi ignorants de leur propre histoire culturelle, et assimilent encore “modernité” et “avenir”. Car la modernité n’est pas devant nous, et s’il est bien aujourd’hui une idéologie datée, c’est celle de la toute-puissance de la technique et de l’individu: Cristiano Ronaldo est moderne, c‘est-à-dire qu’il appartient à l’âge d’or héroïque de la révolution industrielle, qui croyait encore au Progrès, aux Grands Hommes et au Génie de la Culture – c’est un équivalent footballistique de Faulkner, de Schönberg ou de la locomotive, qui témoigne en effet d’une virtuosité jamais vue... avec un siècle de retard. La frappe tomahawk est certes une innovation technique incontestable (comparable au processeur bi-cœur d’Apple), mais elle n’en relève pas moins d’un modèle idéologique d’un autre temps.

 

Alors, si l’on tient absolument à trouver un joueur qui “incarne le contemporain”, qui puisse faire figure d’occident en crise dans la géopolitique du terrain de foot, c’est plutôt du côté des perdants qu’il faut aujourd’hui se tourner, seuls susceptibles de remettre en cause les déterminations trop franches du football. Face à la machine millionnaire, apôtre du capitalisme enchanté, il nous faut un cadre soumis aux lois du marché, brisé par la pression, puis la dépression; face aux muscles dorés de l’insouciance narcissique, la peau blanche et molle d’un corps à la dérive; face à la vitesse prodigieuse du virtuose, la lourdeur de la chute d’un travailleur dépassé. Face au moderne Cristiano Ronaldo, Jérémy Toulalan, le seul vrai postmoderne.

 


Théorie du gendre idéal

Jérémy Toulalan est ce qu’on appelle (catégorie à part entière du journalisme sportif) un “gendre idéal” du football [2]: un joueur poli, gentil, au physique commun, qui met des polos et aime s’occuper de ses enfants (regarder la vidéo). Le “gendre idéal”, c’est, en toute rigueur, un joueur qu’on pourrait avoir pour gendre sans enfreindre trop de barrières socioculturelles, qui appartient au monde dit “commun” – peu de femmes étant susceptibles, au bout du compte, d’épouser un top-model roulant en Ferrari et passant ses vacances sur un yacht avec piscine aux Maldives (il n’est pas dit, d’ailleurs, que beaucoup de beaux-parents ne préféreraient pas, si c’était possible, passer leurs vacances sur un yacht aux Maldives qu’autour d’un barbecue en Bretagne, ce qui en dit long sur la valeur de la catégorie de “gendre idéal”...).

 

Le gendre idéal sert donc de relais symbolique entre le spectateur et le terrain, là où la “star” paraît descendre d’une autre planète. C’est sans doute la raison pour laquelle le “gendre idéal” suscite des sentiments aussi ambivalents, détesté par la frange des supporters en manque de rêves et d’idoles; adoré, voire fétichisé par la classe moyenne, qui voit en lui l’un de ses représentants [3]. Cette “valeur moyenne” de Toulalan est encore renforcée par son poste – milieu défensif – qui le contraint à un travail aussi ingrat qu’indispensable. Balancier de l’Olympique lyonnais sous Gérard Houllier II, on ne savait jamais vraiment s’il était là (ce qui lui valut une réputation malheureuse de joueur “inutile” auprès des amateurs grossiers), mais on savait toujours quand il ne l’était pas... car ça allait très mal.

 

 


L'homme de la cafétéria

Cependant, ce n’est que depuis l’épisode de Knysna que Toulalan a véritablement acquis ce statut d’icône contemporaine. Il brise d’abord son image de “gendre idéal” en soutenant la grève, et prend presque figure de leader quand on découvre que la lettre a été rédigée par son conseiller. Celui qui devait être le capitaine-citoyen de la nouvelle équipe du civisme se retrouve du côté des sales gosses, des “racailles”, et n’obtient d’autre reconnaissance que celle du criminel  – chute symbolique d’un joueur pour lequel le “tomber” est, comme on le verra, une figure de base sur le terrain. Il scelle l’union révolutionnaire (toujours rêvée, jamais effectuée) des jeunes de banlieue et de la classe moyenne de province. Union qui restera malheureusement sans lendemain, ignorée au profit du conflit de classe Ribéry-Gourcuff.

 

Ecrasé et humilié par le système qui l’a créé, on retrouve Toulalan un mois plus tard, caché et la tête baissée, derrière un pot de fleur à la cafétéria Leclerc de Nantes. Le supermarché, lieu anonyme et vide de la consommation de masse, où se rencontre, sans pour autant se parler, la quasi-totalité de la population (à l’exception de ses élites sociales), est le lieu essentiel du postmoderne, et qui ne devrait pas exister pour le footballeur. Un international français à la cafétéria du Leclerc est une image aussi absurde et puissante que celle d’un chef d’entreprise dans le métro à l’heure de pointe, ou d’un ministre dans la salle d’attente du généraliste: court-circuit génial entre deux mondes, qui en dit plus long sur le fonctionnement de notre société que tous les discours de Finkielkraut et Houellebecq réunis. La cafétéria se fait image spatiale de la perte du sens: Toulalan témoigne par là de sa profonde compréhension du statut du footballeur professionnel (compréhension dont il tirera les conséquences l’été suivant) et se transforme lui-même en objet de consommation courante, ou en travailleur jetable (réification ironique) [4].

 


Plus novateur que Ronaldo, Messi ou Zidane

Car, malgré toutes les déclarations de mise sur la “beauté et les valeurs du sport”, le football est avant tout un grand marché de divertissement – et le rôle des joueurs est avant tout de faire de l’argent. Employé de l’année à l’Olympique Lyonnais plusieurs années de suite, annoncé pilier “à la Maldini” jusqu’à sa retraite, Toulalan est vendu à l’été 2011 comme le serait n’importe quel cadre devenu improductif. Et, là encore, son discours détonne: quand tous les autres joueurs justifient leurs transferts, même les plus improbables, en termes de “challenges sportifs”, “club de mes rêves”, ou “projet ambitieux”, Toulalan réduit sa vente à un simple calcul économique de son employeur, une sorte de plan de reconversion accepté [5]. Sa valeur d’échange est encore élevée, et sa valeur d’usage inconnue – ce transfert est donc très rationnel économiquement, et Toulalan a bien compris qu’il n’y avait d’autre raison que la raison économique, incommensurable avec la valeur sportive.

 

Mais on ne peut réduire un joueur de foot à des faits extra-sportifs ou des déclarations: car si Jérémy Toulalan est le joueur emblématique de notre époque en crise, c’est qu’il a développé un style beaucoup plus novateur que Ronaldo, Messi ou Zidane. Deleuze disait de Börg qu’il avait inventé le tennis pour prolétaires (le pauvre des années 70). Toulalan a inventé le football pour chômeurs. Ce style est entièrement organisé autour d’une notion radicalement anti-footballistique: la mollesse.

 

Qu’on se rende compte de la révolution! Le football, dans la conscience majoritaire, passe pour un sport de vitesse, de précision, d’efficacité... Toulalan en fera (“en fera” car Toulalan est l’avenir véritable du football) un sport mou. Tête penchée, ventre en avant, bras ballants, bouche béante, il semble être toujours fatigué, et avoir toujours un temps de retard. Quoique doté d’une endurance physique hors du commun, il se traîne comme un vieux débordé par une jeunesse insouciante pleine de santé (comment interpréter, sinon, ses tempes grisonnantes, à l’opposé de la vigueur virile de la crinière blanche?). Perdu de tous les côtés du terrain, paraissant incapable de déterminer son rôle exact, il ne tacle pas mais préfère s’effondrer sur le ballon. Plus radical que le joueur brouillon (qui dribble trop), le joueur compote, entièrement passé du côté de l’indéterminé. N’importe quel chômeur peut comprendre ça.

 

Lire : Les trois figures de style de Toulalan


[1] La terminologie même du journaliste ronaldolâtre semble d’ailleurs empruntée à celle des processeurs informatiques.
[2] Il suffit de taper “Toulalan “gendre idéal”” sur google pour avoir un aperçu de la diffusion de ce cliché.
[3] Ce qui expliquerait que Ribery, “gendre idéal” (valeureux, modeste, farceur, fidèle...) devenu joueur bling-bling (sacrilège suprême) depuis l’épisode Zahia, soit détesté des deux catégories de footeux.
[4] Réification confirmée sans ironie par Arsène Wenger lors du France-Brésil du 9 février 2011 (“Un jour, j’ai été acheter un attaquant brésilien...”).
[5] "Le 29 mai, le président Aulas m'a dit que j'étais libre d'étudier la proposition espagnole. Il était triste et déçu que je m'en aille mais je sais que par rapport à la situation économique du club, mon départ est une bonne chose. J'ai bien compris qu'on avait besoin de me vendre” (L'Équipe, 25 juin 2011).

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