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Club ou "institution" ?

Les trois figures de style de Toulalan

La transversale en trébuchant, la chute sur l’adversaire, le quasi-but: autant de preuves du génie de Toulalan, virtuose incompris.

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Les trois motifs fondamentaux de la critique toulalalienne par la mollesse s’attaquent chacun à l’un des dogmes du football
• La transversale en trébuchant – contre l’élégance.
• La chute sur l’adversaire – contre la séparation en équipes.
• Le quasi-but [1] – contre la victoire.
Il est important de noter que ces “gestes”, quoique démontrant une apparente maladresse, sont le fruit d’un travail acharné - et peuvent être considérés comme relevant de la virtuosité la plus pure. Mais c’est une virtuosité qui, contrairement à celle de Cristiano ou Zidane, est détournée; elle donne à voir du “raté”, virtuosité critique plus que constructive. Il fallait être un grand peintre pour réussir des tableaux aussi moches que ceux de Picasso. Il faut être Toulalan pour réussir une transversale de quarante mètres en se cassant la gueule ou pour frapper avec une telle régularité sur le poteau.

 

 


LA TRANSVERSALE EN TREBUCHANT

On connaissait la passe imprécise, la passe trop forte, la passe en glissant. Toulalan invente une passe “faussement ratée”, puisque le ballon atteint sa cible, mais qu’il glisse, et, parfois, tombe en l’effectuant. Il déconstruit ainsi le raccourci commun entre efficacité et élégance, dont Zidane serait le cygne académique, et nous prouve qu’il n’est pas besoin de se tenir droit et d’avoir un bon appui pour réussir des passes difficiles – critique définitive du Larquéisme, encore en vogue malgré le déclin neurologique du maître. C’est toutefois un motif de jeunesse chez Toulalan, datant de ce qu’on pourrait appeler sa période formaliste, mais qu’il a néanmoins continué à perfectionner tout au long de sa carrière, pour atteindre le niveau qu’on voit aujourd’hui. “Tomber” étant le comble du ridicule pour un sportif, qui se doit d’avoir une parfaite et constante maîtrise de son corps, la transversale en trébuchant était un moyen pour lui de contester les traditions esthétiques et de remettre entièrement en cause les préjugés, encore en cours, sur la dignité corporelle du sportif. La grâce est remplacée par la graisse: il n’hésitera pas, ainsi, à arborer un ventre flasque, parcouru de quelques poils épars.

 


LA CHUTE SUR L’ADVERSAIRE

Ce motif, bien connu des supporters lyonnais, appartient déjà au Toulalan de la maturité, puisqu’il devient récurrent après le départ de Gérard Houllier. Il s’agit d’un geste défensif indigne, de pur anti-jeu, qui vise à stopper une contre-attaque. Le milieu défensif de base qui court après le porteur du ballon se contente en général de l’attraper par le bras, de le retenir par le maillot, voire de lui faire un croche-patte. Le geste de Toulalan est beaucoup plus original et emblématise une thématique récurrente: le retour à la terre et à l’horizontalité. C’est une nouvelle forme de trébuchement, mais en pleine course. Une fois suffisamment près du contre-attaquant, Toulalan butte maladroitement sur le gazon, comme le ferait n’importe quel passant trop pressé en heurtant le trottoir du bout de la chaussure, et, dans ce qui devrait passer pour un simple réflexe de survie, s’agrippe à son adversaire pour amortir sa chute. Il est rare que l’arbitre se laisse avoir et le dispense d’un carton jaune, mais ce geste a le mérite de masquer l’anti-jeu, et de réunir les adversaires par un événement de la quotidienneté, qui, comme la cafétéria Leclerc, ne devrait pas appartenir au monde du footballeur.

 

En agrippant son adversaire de la sorte, Toulalan le ramène littéralement, mais surtout symboliquement, à la terre ferme, et en fait un allié dans la lutte contre la gravité, semblant lui dire: “Toi aussi tu aurais besoin de te saisir de quelqu’un dans un bus qui freine trop fort.” C’est tout le poids de la vie moyenne qui s’abat sur le dos d’un joueur croyant courir vers le but et une gloire certaine. Après sa transversale en trébuchant, un peu creuse parce que trop solitaire, il intègre ici le collectif dans sa logique de l’horizontalité, et l’emporte avec lui dans le ridicule du “tomber” (quoi de plus ridicule que tomber tout seul, en effet, sinon tomber à plusieurs?). Ce qu’il vise, à terme, c’est de défaire le collectif - qui est un rapport entre des unités - au profit du tas de joueurs, amas mou indifférencié, où il n’y a plus ni équipes, ni postes, ni stratégie, où le ballon n’est pas plus important que les gants du gardien ou le sifflet de l’arbitre; tas qu’on entrevoit partiellement lors de certaines célébrations de but. Le football de Toulalan se jouera ainsi les quatre membres à terre (voire les cinq, en comptant la gidouille). Faut-il y voir aussi une critique définitive de la technologie? Une volonté de retour à l’animalité? Une évocation voilée de la chute originelle? Ces questions feront bientôt l’objet d’un colloque à Cerisy.

 


LE QUASI-BUT

Mais le geste emblématique de Toulalan, son chef-d’oeuvre incontestable qui a donné tant de frissons aux supporters lyonnais, restera à jamais le quasi-but. Rares sont les joueurs qui ne marquent jamais (pour Toulalan, 0 but, toutes compétitions confondus, en 5 saisons lyonnaises), encore plus rares les joueurs qui sont aussi souvent près de marquer. Car Toulalan a une bonne frappe de balle, il suit les actions offensives et se retrouve parfois en très bonne position. Mais il n’y arrive jamais. La plupart du temps, c’est le poteau qui renvoie son tir, d’autres fois un défenseur sur sa ligne, ou l’arrêt de sa vie d’un gardien médiocre. Marquer, c’est la réussite ultime du joueur, l’accomplissement définitif d’un match, le Sens et la Raison du Football - mais c’est une réussite dont Toulalan, là encore, ne veut pas. Et plutôt que la discrétion improductive du gardien ou du défenseur latéral (qui ne marquent, normalement, jamais), Toulalan exhibe au grand jour sa stérilité et son impuissance, accomplissant une série beaucoup plus difficile que celle des buteurs, enchaîner des poteaux, mais entièrement du côté du luxe: car tirer sur les poteaux est le luxe ultime, le luxe du beau geste qui ne sert, malgré tout, à rien. C’est une évolution décisive, un virage critique dans la carrière de Toulalan, car la transversale en trébuchant et la chute sur l’adversaire avaient encore une utilité sportive: en refusant aussi systématiquement de marquer, c’est le sens même du football que Toulalan remet en question, et réintroduit du jeu (dans le double sens du mot) entre le sport et la victoire.

 

Alors, oui! Toulalan n’aura sans doute pas un palmarès très fourni, ni le Ballon d’Or... Eh quoi? Rimbaud a-t-il reçu le prix Nobel? Van Gogh a-t-il exposé à Orsay de son vivant? La postérité seule saura reconnaître l’immensité d’un génie de sa dimension, qui a défait un par un tous les impensés du football. L’anonymat relatif dans lequel il se trouve à Malaga est le prix à payer, sans doute, pour une telle indépendance – que récompense néanmoins le bonheur tout simple de jouer avec ses enfants en rentrant du boulot. Pendant que Cristiano Ronaldo fait ses trois mille abdos.

 

Lire : Toulalan, un footballeur de notre temps

 

[1] On peut trouver de belles illustrations de la première ici, notamment à 1’00’’; 1’24’’ 1’28’’. De la forme la plus aboutie de quasi-but, la frappe sur le poteau, ici. Quant à la chute sur l’adversaire, elle semble ne pas constituer un geste assez marquant aux yeux des supporters youtube pour apparaître sur les vidéos.

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