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Javier Aznar

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Revue de stress #116

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Trois jours avec Xabi : Jour 2

Trois jours avec Xabi : Jour 3

Libero – Fin du tryptique en compagnie du milieu de terrain espagnol. On y parle des joueurs qui l'impressionnent, de ses débuts professionnels, ses loisirs et l'après-carrière.

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Titre original: "Tres días con Xabi", publié dans la revue Líbero #14, automne 2015.
Texte: Javier Aznar. 
Photos: Adidas.
Traduction: Rémi Belot.
Les expressions entre crochet ont été ajoutées à la traduction.

 

* * *

 

L’Allianz Arena scintille au loin. Les 2.874 panneaux métalliques en forme de losange s’allument aux couleurs du Bayern, comme à chaque match à domicile. La lumière semble attirer les fans comme une ampoule avec des insectes. À l’intérieur, c’est une véritable petite ville. Tous les détails ont été étudiés. Les familles des joueurs trouvent ici tous les services dont ils ont besoin, de la garderie jusqu’à la salle de réunion. À la fin du match, les joueurs restent dîner avec leurs proches pour un copieux buffet à volonté. Ernesto Valverde [entraîneur de l’Athlétic Bilbao] fait partie des convives, lui qui vient d’assister à la rencontre. Xabi et Guardiola viennent à sa rencontre pour le saluer et discuter un instant avec lui.

 

 

Apprentissage de la langue

Alors qu’on se dirige vers le parking, nous croisons dans l’ascenseur Matthias Sammer, garçon d’une grande classe, Ballon d’Or 1996 et actuel directeur sportif du club. Il paraît préoccupé par un coup qu’Arjen Robben a reçu sur le flanc. Xabi m’explique que le Hollandais est l’un des joueurs les plus professionnels qu’il lui a été donné de côtoyer. "Il a une grande hygiène de vie, connaît son corps à la perfection. Il sait quand il peut être à fond ou s’il doit s’arrêter. Le genre de joueurs uniques que tu détestes avoir comme adversaire, mais que tu adores comme coéquipier."

 

Il démarre sa voiture. Just like heaven, de The Cure, passe à la radio. Il ouvre la fenêtre pour dédicacer des maillots à quelques supporters. Puis repart en trombe. Sa famille vit à Grunwald, un village très tranquille à une demi-heure de trajet de Munich. Beaucoup de joueurs actuels ou d’anciens, de Rummennige à Klinsmann en passant par Robben ou Muller, habitent dans le coin. Un de ses illustres voisins n’est autre qu’Oliver Kahn: "Il t’impressionne même quand tu le croises le dimanche à la boulangerie."

 

Xabi vit dans la maison de Toni Kroos, dans laquelle les débuts ont été un peu "compliqués". Tout est écrit en allemand: en voulant descendre les volets, il leur arrivait de lancer l’arrosage dans le jardin. Mais petit à petit, Xabi commence à se débrouiller dans la langue locale, même si ce n’est pas toujours aisé. Il essaie d’assister à des cours trois fois par semaine: "J’envisage de pouvoir tenir une conversation cohérente d’ici 2030." Même si les gens parlent bien anglais à Munich, peu de choses sont traduites: les cartes des restaurants, les panneaux routiers, les affiches, tout est en allemand.

 

 

De Pedro et Valeron

En entrant dans la maison, Rita, le bulldog de la famille, nous accueille avec enthousiasme. Il y a des cartes et des atlas absolument partout. Une mappemonde gigantesque est affichée au mur de la cuisine. Xabi me montre avec fierté un atlas original que Nagore lui avait offert en arrivant à Liverpool. Ce soir, il y a un match du Real et nous décidons de le regarder dans le salon, autour d’une bouteille de Riesling et d’un guacamole maison. Il continue de parler aux joueurs madrilènes comme s’il était encore parmi eux: "Allez, Marce [Marcelo]! Vas y franchement Churu [Sergio Ramos]! Énorme Karino [Benzema]!". Il dirige l’équipe depuis son canapé, s’inquiète de sa bonne organisation et de son équilibre, craint qu’elle ne se coupe en deux. Mascherano apparaît à l’écran et son fils Jon lui demande s’il le connaît. "Bien sûr, j’ai joué trois ans avec lui à Liverpool." Je l’interroge pour savoir s’il le ferait signer au Bayern. "Masche? Sur le champ! C’est un sacré joueur. Si je pouvais toujours l’avoir à mes côtés…", me dit-il avec conviction.

 

 

Quand je rencontre un footballeur, j’ai toujours cette espèce de pulsion irrépressible qui me pousse à poser des questions que poserait un enfant de dix ans. Je ne peux pas m’empêcher de le lancer: "Qui est le joueur qui a la meilleure frappe de balle? Et le plus rapide? Le plus fort? Qui est ton meilleur ami?" Xabi me dit que les deux joueurs qui l’ont le plus impressionné durant sa carrière, sans pour autant être les plus reconnus, sont De Pedro et Valeron. "De Pedro [coéquipier à la Real Sociedad] faisait ce qu’il voulait. Un pied gauche comme je n’en ai jamais revu depuis. Il faisait des trucs incroyables à l’entraînement, comme toucher la barre transversale de n’importe quel endroit du terrain. Un grand joueur, et l’homme d’un seul club. Quant à Valeron, c’est étrange. Ce gars tout maigre est incroyable, il joue avec une telle facilité. Un autre génie dans le genre de De Pedro, c’était Guti. Même si je n’ai pu jouer avec lui que pendant une saison, sa dernière à Madrid, j’ai profité au maximum de son talent. C’est une fierté d’avoir hérité de son numéro 14."

 

 

Investissements et reconversion

Je lui demande si la vie espagnole lui manque. "Bien sûr que ça me manque parfois. Mais je suis très heureux à Munich. Et le fait de vivre à l’étranger me permet aussi de mieux savourer certaines choses quand je reviens au pays. Aller courir au petit matin à Donosti et finir par un bain sur la plage de la Concha ou à Ondarreta. Se promener place de La Villa de Paris à Madrid et finir dans un bar avec une bière et une assiette de fromages. Ou faire un tour par la rue Almagro, l’une de mes préférées à Madrid. Tu prends d’autant plus de plaisir quand tu ne le fais pas tous les jours." Aujourd’hui qu’il vit à Munich, les promenades ne sont plus vraiment au programme, et encore moins durant les périodes hivernales: alors quand il veut faire un break, Xabi va pêcher au lac de Starnberg, à une demi-heure de route de leur maison, ou descend au village à vélo avec son fils pour l’accompagner à l’entraînement.

 

Il n’aime pas parler d’argent, même s’il évoque le sujet avec naturel. L’un de ses documentaires favoris s’appelle "Broke", un reportage d’ESPN sur les joueurs de NBA qui ont dilapidé leur fortune après leur carrière pro. Il sait parfaitement que les footballeurs et autres sportifs de haut niveau peuvent être victimes d’une série de mauvaises décisions sur le plan financier. Ou parce qu’ils sont trop généreux. "Parfois, on imagine que les joueurs de foot sont des banques susceptibles de financer n’importe quel business. Et certains joueurs n’ont pas vraiment l’idée de ce qu’ils peuvent faire de leur argent. C’est la raison pour laquelle on voit de plus en plus d’agences chargées de gérer leur patrimoine durant et après leur carrière."

 

 

Xabi est quant à lui à l’affût d’éventuelles opportunités pour investir: il a financé la start-up espagnole qui a créé l’application Sherpa, l’équivalent de Siri pour Android. Il est très impliqué dans le projet, te parle d’algorithmes et d’intelligence artificielle avec une totale aisance, sait parfaitement comment tout cela fonctionne. Je le sonde sur ses plans pour l’avenir. Bien que tout le monde soit persuadé qu’il finira par devenir un grand entraîneur, lui n’en laisse rien transparaître, et évoque des projets à plus court terme.

 

"Je ne sais pas si je serai entraîneur. Quand viendra le moment de ma retraite, je commencerai par la liste des choses que je n’ai pas pu réaliser pendant ma carrière sportive. Par exemple apprendre à skier. Jon et Ane vont savoir le faire avant moi. J’espère bien que ce ne sera pas le cas d’Emma! Il y a aussi quelques voyages qui me font envie. J’aimerais assister à une vente de thon à la criée au marché de Tokyo, aller voir le Masters d’Augusta. Ou encore faire une route gastronomique en France pendant l’Euro 2016, puisque je n’y participerai pas. Et il y a tant d’autres pays à visiter, en prenant son temps, sans la pression d’avoir un match à y disputer, enfermé dans un hôtel. Ça n’a quand même rien à voir…"

 

 

Virus qui ne vous quitte pas

Je lui demande si après toutes ces frappes au but, tous ces voyages, tous ces matches, il continue de jouer au ballon avec autant d’envie et de plaisir. Il me raconte l'excitation de l'avant-match: "Cela date de mes premiers pas dans le football pro, un match de coupe contre Logrones, un mercredi soir pluvieux à Anoeta devant 17.000 personnes, avec Clemente pour entraîneur. C’était ma première saison au club (la précédente j’étais encore à Antiguoko [un petit club basque], puisque je n’ai jamais joué dans les équipes de jeunes de la Real). Je faisais partie de la réserve, je venais juste de fêter mes dix-huit ans. Soudain, on m’a demandé de jouer avec l’équipe A, tous ces joueurs que j’avais vu évoluer depuis les tribunes les cinq années précédentes. Fuentes, Loren, Pikabea, Gomez, De Paula… Commencer ainsi, c’était comme atteindre un graal inaccessible, j’ai cru à cet instant que j’avais réalisé mon rêve ultime.


Clemente m’avait dit que j’allais être titulaire, alors j’ai commencé à me projeter dans le match en me disant qu’il ne fallait pas qu’on voie que j’étais un jeune joueur. Faire les choses simplement, ne pas échouer: réaliser de bonnes passes, jouer à deux ou trois touches de balle, m’imposer physiquement, gagner mes duels aériens… Tous ces petits détails qui te mettent en confiance et te font progressivement sentir, pendant le match, que tu as les qualités pour évoluer à ce niveau. On a perdu 0-1
(avec un but d’Arenaza, un joueur que je connaissais depuis son passage à Eibar quand mon père y était entraîneur). J’ai fait une bonne partie, j’ai réalisé que j’étais désormais un joueur professionnel. C’est ainsi que j’ai attrapé le virus du football de haut niveau. Et je l’ai toujours en moi aujourd’hui."

 

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