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Guillaume Balout

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Un OL six étoiles

Un derby à Oulan-Bator

On s’est ennuyé à l’un des soixante-douze derbies de la capitale de la Mongolie entre le Selenge Press et le New Mongol Bayangol. Et en plus, on a eu soif.

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C’est l’un des rares édifices d’Oulan-Bator qui ne porte pas la marque du célèbre conquérant de la steppe. Àpeine visible depuis l’avenue Gengis-Khan, baptisée d’après le fondateur du grand Empire mongol médiéval – qui prête aussi son patronyme à la place centrale et l’aéroport de la capitale –, le stade national n’a pas de nom. Pour beaucoup de Mongols, tout juste est-il "le stade du Naadam", cette fête populaire exaltant les disciplines traditionnelles des nomades chaque mois de juillet. Ce samedi matin de septembre, ses abords sont vides à moins d’une heure de la rencontre de la douzième journée de championnat entre le Selenge Press et le New Mongol Bayangol, signe du rapport ambigu qu’entretiennent les Mongols avec le football dans une ville regorgeant de bars à la gloire de clubs britanniques mais qui snobe les siens.

 

 

Construite à la fin des années 1950 dans le goût réaliste socialiste de l’époque, l’enceinte de 20.000 places forme un anneau de briques ocre avec une devanture vert pistache à quatre colonnes blanches et deux mosaïques. Faute d’accueil, on franchit une discrète porte latérale pour se retrouver directement sur la piste d’athlétisme. Dans la tribune opposée, des ouvriers démontent la scène du concert caritatif donné la veille pour la sauvegarde de l’ours du désert de Gobi tandis que les jeunes du FC Deren achèvent leur entraînement. Un match de football prévu ici à onze heures? Certainement pas. Il se tiendrait dans un autre stade, à une cinquantaine de mètres de là, comme la plupart des rencontres de championnat.

 

Adossé au siège de la Fédération mongole de football (MFF), l’endroit doit être la pièce majeure d’un complexe sportif qui a mal vieilli. Entre des parterres de mauvaises herbes se côtoient là terrains de baseball, futsal, football à cinq, jet d’osselets et pas de tir à l’arc, plus ou moins entretenus. Derrière la façade bleu pâle de l’institution, un revêtement synthétique entouré de 3.500 sièges fait office de domicile impersonnel pour (presque) toutes les équipes du pays. Seul Erchim, club de la centrale hydroélectrique et champion en titre, possède le sien au pied des chambres d’équilibre fumantes, ainsi que son dauphin Khangarid à Erdenet, troisième ville de Mongolie. Ce dernier est même le seul des dix participants à l’élite à ne pas être d’Oulan-Bator!

 

 

0,85 € la place, lingette comprise

Dans ce contexte, la notion de derby s’avère évidemment toute relative et la confrontation du jour entre l’équipe d’une imprimerie du nord de la capitale et un promu de quartier n’offre rien d’exceptionnel. Depuis 1996, aux clubs de l’armée, de la police ou des chemins de fer de l’ère communiste aujourd’hui disparus, se sont substitué de nouvelles formations. Le fonctionnement du championnat a souvent évolué jusqu’à l’an dernier où il a pris une nouvelle dimension: parrainée par une bière locale, la Khurkhree National Premier League perçoit désormais des droits télévisés à hauteur de 210.000 € par saison et tente de relancer l’intérêt sportif avec la création d’une seconde division. Dans une Oulan-Bator où les températures descendent régulièrement en-dessous de - 40°C en hiver et où l’air est pollué par les poêles à charbon des yourtes, l’exercice 2016 fait le pari de s’étendre de mai à octobre, un record d’amplitude.

 

Avachi dans le canapé de la loge du concierge devant un film en noir et blanc, celui qui se présente comme le commentateur historique du football sur la chaîne publique nationale fait savoir que le match est décalé d’une heure et qu’il sera suivi de la rencontre entre Deren et le Mazaalaynuud. On ne sera pas venu pour rien. Pour profiter de ce programme de choix, il faut ressortir, rejoindre la rue de la Capitale déjà embouteillée et, enfin, accéder à la tribune. Le paiement s’effectue en haut des escaliers auprès d’une vendeuse occupée à plaisanter avec les deux officiers de sécurité réquisitionnés pour l’événement. Tarif unique: 2 000 tügriks, soit 0,85 €, le billet et une lingette pour essuyer son siège en plastique. Placement libre. À l’arrivée des jaune fluo du Selenge Press et des rouge sang de Bayangol sur la pelouse, une bonne vingtaine de spectateurs est déjà installée. L’effectif de Deren vient grossir l’affluence. On n’attendra pas le groupe de trois compagnes de joueurs qui ratera le premier quart d’heure et les deux premiers buts de la partie. Le Selenge Press du grisonnant n°10, en surpoids, domine péniblement le Bayangol de l’élégant Adrian Rubio Garcia, milieu récupérateur espagnol qui passe son temps à colmater les espaces laissés par ses coéquipiers. Après un mauvais alignement défensif, le score est déjà de 2-1 pour les imprimeurs après vingt-cinq minutes.

 

 

Très remuant devant le banc de Bayangol, Shadab Iftikhar, barbe bien taillée et cravate à rayures impeccable, ne passe pas inaperçu. L’entraîneur anglo-pakistanais symbolise la singularité de ce club en Mongolie. Lancé en 2013, il traduit l’ambition d’Enkhjin Batsumber, un fonctionnaire de la MFF qui sollicite Paul Watson, ancien sélectionneur de Pohnpei, une île de Micronésie. Le jeune aventurier anglais accepte la proposition et Bayangol dispute le premier championnat de seconde division en 2015. Battu en barrage, il monte à la faveur d’un désistement… dix jours avant le début de l’actuelle saison. Le promu se retrouve sans coach, les deux co-entraîneurs n’ayant pas le droit d’exercer dans l’élite où ils évoluent déjà comme joueurs dans l’une des équipes… Dans l’urgence, les deux dirigeants réussissent alors à convaincre ce recruteur de Preston, qui a travaillé pour Roberto Martínez à Wigan et Everton, de prendre le poste tout en devenant adjoint du sélectionneur de la Mongolie. Partenaire de Limerick en D2 irlandaise, Bayangol compte maintenant ouvrir le premier centre de formation du pays en s’associant avec l’académie New Mongol. Et devenir un modèle en rupture avec la corruption qui sévit sur place. Pas plus tard qu’en 2014, l’ancien président de la MFF tombait dans l’affaire Bin Hammam à la Fifa et la Mongolie a même été provisoirement suspendue d’une ligue régionale.

 

 

Ni bière, ni chant, ni banderole: bienvenue chez les Mongols

Les conséquences de cette incurie généralisée s’en font ressentir sur les résultats récents de la sélection, après une décennie 2000 prometteuse dans la foulée de sa reconnaissance internationale en 1998. Éliminée précocement de la course au Mondial 2018 après deux défaites contre le Timor oriental, elle pointe aujourd’hui au 202e rang mondial sur 210, derrière Saint-Marin. S’il faut se convaincre des difficultés du football mongol, on doit se dire que plusieurs cadres des Loups bleus sont titulaires au Selenge Press, l’équipe qui fait pour l’instant le moins d’erreurs techniques et montre le moins d’errements tactiques sur le terrain.

 

À la mi-temps, les quelque trente personnes présentes en tribune restent à leur place, absorbées par leur smartphone. À leur décharge, il n’y a guère d’autre plaisir à satisfaire: aucune buvette, aucun stand de restauration, des toilettes introuvables, pas même un speaker bavard ou une musique assourdissante! Alors, on lève parfois les yeux de son téléphone pour regarder les remplaçants s’amuser à tirer des penalties sans élan… Le seul observateur occidental se fait prier d’enlever ses pieds du siège devant lui pour ce qui sera la seule et unique intervention de l’officier aux lunettes de soleil. L’atmosphère est au diapason d’un match sans chant, sans banderole, sans rien qui ne puisse troubler la prestation des deux formations. Dans ce décor d’entraînement, il s’agit de ne pas faire injure à la moyenne de 4,2 buts par match depuis le début du championnat. À un quart d’heure de la fin, au moment où les joueurs de Deren partent se préparer dans les vestiaires et vident ainsi le stade d’un tiers, les jaune fluo mènent 4-2.

 

 

Dans une opposition où n’importe quel bon joueur de Division d’honneur française serait aligné, les étrangers se font aisément remarquer. Au Selenge Press, c’est le cas du virevoltant ailier japonais Hishida Taku et des deux Russes, connus du public grâce à leur prénom floqué derrière leur maillot: Andreï en défense et Viktor en attaque. Du haut de sa calvitie naissante, ce dernier doit être retenu à Oulan-Bator par un salaire d’expatrié à l’imprimerie ou ailleurs pour ne pas évoluer dans une compétition supérieure à la Khurkhree League. Le garçon le sait et joue en marchant. Un coup franc en pleine lucarne par ici, un slalom de trente mètres victorieux par là, un plat du pied après un crochet court pour finir et "monsieur Viktor" y va de son triplé.

 

À 6-2, il est temps pour l’arbitre de mettre un terme au spectacle. À six journées de la fin, le Selenge Press ne sait plus vraiment quoi disputer dans un championnat où seul le lauréat se qualifie pour le barrage de l’équivalent de la Ligue Europa en Asie. De son côté, Bayangol s’enfonce dans la zone de relégation. Les vainqueurs du jour doivent se presser pour aller saluer leurs cinq supporters, comblés: la sécurité fait rapidement évacuer la tribune. L’affiche Deren-Mazaalaynuud est prévue dans une heure. Sur le terrain de baseball voisin, un entraînement de rugby vient de débuter.

 

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