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Kireg

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Batistuta, à cœur et à cri

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Revue de Stress #46

Un héritage contrarié

La transmission du football, comme des maladies virales, se fait selon différents vecteurs, et les symptômes peuvent varier au fil des rémissions et des rechutes. Récit.

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"Non!"

 

Je me suis éveillé au football comme on démarre sa vie: dans un cri de frustration. Pour être honnête, il faudrait préciser que le plus récent de ces hurlements n’était pas de mon fait, mais plutôt l’expression rageuse d’une figure paternelle engoncée dans un canapé hors d’âge.

 

Encore embrumé par la candeur de mon jeune âge (j’avais dix ans), je ne prenais pas immédiatement conscience des conséquences du forfait bulgare, qui deviendrait bien vite le crime premier de l’histoire du sport français.

 

Aussi assistais-je à la déconfiture nationale avec une naïveté malvenue.

 

 

 

Perdre la guerre

"Mais on ne va plus à la Coupe du monde?", demandai-je à mon père qui se tenait dans une posture bâtarde, plus vraiment assis et pas encore debout, ses doigts crispés autour de bras ouverts, comme s’il pouvait saisir notre énorme télévision et remonter le cours des choses en la secouant suffisamment.

 

Je crois me souvenir qu’il ne répondit pas. Il détourna des yeux hagards, regarda quelque chose qui devait être un jeune garçon un peu hirsute, et reporta son attention sur l’écran où s’agitaient pour quelques secondes encore des figurines bleues condamnées.

 

Sans que je susse pleinement pourquoi, ces grands maillots brillants, battus par des courses désordonnées, mais en rien altérés par le gros grain de l’image, accentuaient un sentiment profond d’injustice. Comment cette élégance pouvait-elle succomber à un pragmatisme froid? Il me semblait que les bandes rouges mordant les épaules de nos adversaires ressemblaient à des décorations de guerre. Une guerre que nous avions donc perdue.

 

Ce n’est que bien plus tard que le "traumatisme" s’ancra en moi, par capillarité, à mesure que les incantations pré-Mondial 1998 se multipliaient et que l’on brandissait à nouveau la chevauchée fatale de Kostadinov, sans savoir si l’on souhaiter exorciser ou bien se vautrer dans ce défaitisme tout franchouillard.

 

Soucieux de ne pas être rangé dans la classe émergente des Footix, je réécrivais l’histoire jusqu’à convaincre chaque interlocuteur de la primauté de mon engagement sous le signe du coq. En réalité, je traversais la World Cup dans une indifférence quasi-totale, gardant en mémoire des instantanés sans contexte: Bebeto berçant un nouveau-né imaginaire, Roberto Baggio cherchant à disparaître sous un gazon grillé.

 

 

Pousser le ballon

Le football jusque-là, était un choix qu’on avait fait pour moi, une passion commandée. Un truc tiède.

 

Tout avait commencé à l’âge de cinq ans, lorsque chaque mercredi après-midi, un bus venait m’arracher à la torpeur domestique pour me conduire vers un centre d’entraînement perdu au nord de la ville. Les trajets se faisaient dans une odeur de poussière chaude au son des couplets vulgaires de "Bali-balo" que j’hurlais dans une escalade à l’esbroufe terriblement enfantine.

 

Une fois en crampons, je passais alors deux heures à pousser un ballon qui m’arrivait à hauteur de genou, plus occupé à rêvasser au goûter qui attendait chez moi qu’à écouter les consignes de l’éducateur.

 

Le temps passa ainsi, partagé entre les soirées taiseuses face à l’écran, les samedis en tenue sur les terrains des bleds alentours, et les dimanches en tribune pour juger les performances de l’équipe fanion, une barquette de frites à la main.

 

Mon père était tour à tour professeur, entraîneur, et supporter. Je tâchais de partager son enthousiasme, de trouver un intérêt sincère pour ce sport qui m’était somme toute sympathique. En filigrane, je devinais néanmoins une espérance qu’il me serait impossible de combler. Comme l’attente d’une chose que je ne parvenais pas à définir, mais dont je sentais qu’elle ne m’appartenait pas. Il me fallait exister. Coûte que coûte.

 

 

Jeter le maillot

Et puis ce fut l’adolescence.

 

Les Bleus étaient au sommet de leur art. On blackblancbeurisait à outrance une marée de rois des boutons engourdis, galvanisés par les succès patriotiques. On n’en finissait plus de croître. La vie était belle. L’horizon prospère.

 

Toute cette frénésie me faisait une belle jambe. Si j’avais vibré pendant les victoires, le marketing post-partum me donnait des aigreurs qui affûtaient un cynisme galopant. C’est ainsi qu’un samedi quelconque, je balançai mon maillot en plein match et décidai de me consacrer à la seule activité qui vaille: le jeu de la main droite sur Smells Like Teen Spirit.

 

Le foot se voyait relégué à sa portion congrue: des matches regardés en ville avec les copains, de rares parties improvisées où certains contrôles et déplacements trahissaient mon endoctrinement passé.

 

Son retour inattendu s’instilla pendant mes études supérieures, probablement par un besoin de me moquer d’un avenir qui devenait de moins en moins hypothétique. Les parties sur le campus devinrent hebdomadaires. Au même moment, je me surprenais à suivre les résultats de l’équipe de Division 1 de la région. La saison suivante, j’étais abonné au stade et me rendais malade les soirs de défaite. J’étais piégé.

 

Depuis, j’ai repris une licence amateur, redécouvert la camaraderie de district entre apprentis footballeurs, ressenti l’unité sous la pluie cinglante, la légèreté dans l’application. Un monde que j’ai dû abandonner lorsque la vie est devenue sérieuse.

 

Ce soir, je fais des passes à ma fille avec un petit ballon en mousse multicolore. Elle marque des buts entre mes jambes et rit très fort.

 

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