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Vallecas, l'autre Madrid

Rayo Vallecano 1/2 – Il a toujours vécu dans l'ombre des deux géants madrilènes, mais jamais dans l'indifférence: le Rayo, à sa façon, est lui aussi más que un club.

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Alors que le Real et l'Atlético viennent de se qualifier pour la finale de la Copa del Rey, le Rayo Vallecano, le "troisième" club madrilène, vit des heures contrastées, dans l'ombre médiatique des deux mastodontes de la capitale ibérique, dont Vallecas est aujourd'hui une partie: une ville dans la ville, un macro-quartier de 340.000 habitants intra-muros et pourtant déjà en périphérie. Il faut dire que Vallecas a été un village, puis une ville indépendante jusqu'en 1950, avant d'être intégrée à la municipalité de Madrid.
 


Vallecas, ville, village et quartier ouvriers

Vallecas a connu l'histoire de nombre de villes de banlieue des mégapoles européennes, en accueillant les exilés ruraux et les industries modernes demandeuses de bras, aux XIXe et début du XXe siècle. Forcément, Vallecas vote rouge et la classe ouvrière militante y est particulièrement active. Cet activisme sera payé au prix fort par les Vallecanos durant la guerre civile. Alors que le quartier est un des bastions de la défense de Madrid face aux troupes franquistes, il subit à cinq reprises des bombardements en règle de la part des avions fascistes et nazis venus appuyer le soulèvement militaire.
 

 



 

Tout doucement, humblement, Vallecas se reconstruit, malgré la faim et la pauvreté générale du pays tout entier, et continue d'accueillir les nouveaux arrivants venus des campagnes de Castille ou d'Estrémadure. Le développement de la ville est anarchique, fait essentiellement de maisons basses construites par ses habitants eux-mêmes, sans vision ni organisation globale. Dans les années 60, les décrets d'expropriation prononcés par la dictature se heurtent à des mobilisations de quartiers, renouant avec la tradition gauchiste de Vallecas.
 

La démocratie amène les avancées sociales et sanitaires tant attendues, mais est également accompagnée de son lot de fléaux nouveaux pour une Espagne qui a vécu quarante ans refermée sur elle-même. La drogue et la délinquance font encore aujourd'hui des ravages à Vallecas qui, en nos années 2010, n'est cependant pas un coupe-gorge. Le pueblo, bien que défraîchi, a gardé son âme et son identité, le tissu associatif y étant encore très développé. Vallecas a son centre-ville, ses coins chauds, ses quartiers résidentiels et même à présent son coin postmoderne, el Ensanche de Vallecas, tout en centres commerciaux et en bâtiments HQE dessinés par des architectes aux noms ronflants.
 


Le Rayo, modeste ambitieux

L' Agrupación Deportiva El Rayo est créée en 1924. Son ancrage à gauche est immédiat puisque de 1931 à 1936, le Rayo participe au championnat de la Fédération ouvrière de football. Le club change de nom et devient l'Agrupación Deportiva Rayo Vallecano en 1947. A l'occasion d'une promotion en Tercera División, le club a besoin de fonds et se rapproche du grand Atlético de Madrid. Un accord d'aide mutuel est signé, assorti d'une condition pour les banlieusards: le club doit modifier ses couleurs, qui étaient jusque-là les mêmes que… celles du rival honni, le Real Madrid, et incorporer du rouge à son maillot. À une époque où les maillots étaient unis ou rayés, l'apparition de la frange rouge a pu surprendre. Cette camiseta est directement inspirée de River Plate, qui sort d'une période dorée. La Máquina des années 40 a régné sur l'Argentine et, lors de ses tournées européennes, elle a régulièrement fait la nique aux plus grands du Vieux continent, notamment le Torino, Manchester United ou... le Real Madrid. L'accord avec les Colchoneros ne durera qu'un an, mais le maillot perdurera.

 


Image lafutbolteca.com
 

Plus tard, en 1953, alors que le club connaît toujours des problèmes financiers, ses dirigeants profitent d'un match de l'équipe du Monumental face au Real pour approcher la délégation argentine, leur montrer une photo du Rayo et de son maillot, et les sensibiliser à leur situation. En retour, quelques semaines plus tard, le Rayo recevra gracieusement deux jeux de maillots et shorts. Pour la petite histoire, la mode de l'époque étant très différente entre les deux pays, les maillots offerts étaient beaucoup trop cintrés pour les Madrilènes, si bien qu'ils profitèrent finalement... aux équipes de jeunes du Rayo.

 


Mère Teresa fait des miracles

Le Rayo est encore une équipe quelconque, qui ne découvre la première division qu'en 1977 et fait régulièrement l'ascenseur entre Primera, Segunda et Segunda B. Le tournant se produit lors de la saison 1991/92, avec l'arrivée à la présidence de José María Ruiz-Mateos, sombre personnage qui a détourné des sommes absolument phénoménales et mené à la banqueroute un groupe de 60.000 employés au début des années 80. Ruiz-Mateos nomme en 1994 son épouse (et mère de ses treize enfants), Teresa Rivero, à la présidence du club. La mère Teresa, qui déclare à son arrivée ne rien connaître au football, fera pourtant vivre sa plus belle époque au club franjirojo. Le club enchaîne pour la première fois les saisons en Première division et participe même à une Coupe d'Europe pour la seule fois de son histoire en 2000/01 grâce… au classement du fair-play.
 

En 2004, à la suite du référendum, le stade est même renommé Campo de fútbol Teresa Rivero. Mais le déclin est déjà bien entamé et le club végète quelques saisons en Segunda B, jusqu'à décrocher la montée en 2008 à l'issue d'un play-off étouffant face à Zamora. L'explosion de joie dans Vallecas est à l'échelle de la passion et de l'attachement de ce quartier à son club. Cette liesse laissera un souvenir au moins aussi marquant à l'auteur de ces lignes que celle qui a suivi la victoire de la Roja lors de l'Euro qui suivit.
 

En 2011, le Rayo obtient son passeport pour l'élite, tout en passant à deux doigts de la liquidation financière qui frappe une dizaine de sociétés de Ruiz Mateos. À l'été, le club est racheté par Raúl Martín Presa, censé éponger la dette du club, mais dont la moralité et le solvabilité ont été maintes fois mis en doute depuis. Le Rayo vit sur la corde raide et le nouveau Presi a déjà été pris en grippe par tout le Vallecanismo. Un de ses faits d'armes date de la saison dernière, où au prétexte de journées d'aide au club, l'entrée pour les rencontres face au Real et au Barça était payante pour les abonnés!
 


Victoire par Tamudazo

Pourtant, les supporters franjirojos se rappelleront toute leur vie avec émotion de cette saison 2011/12, qui a proposé au quartier madrilène une dramaturgie comme seul le fútbol peut proposer. Dernière journée de Liga. Le Rayo, 17e au coup d'envoi, n'arrive pas à se défaire de Grenade, également en lutte pour sa survie. Pendant ce temps, le Real Saragosse, jusque-là 18e, prend l'avantage à Getafe. Villareal, seizième, tient bon sur sa pelouse face aux Colchoneros. On approche de la fin, la pression devient insupportable. Vallecas a peur, son Rayo n'aura tenu qu'un an en Primera. À la 90e, les Maños de Saragosse assoient leur victoire. Il faut à tout prix battre Grenade, qui n'a que deux points d'avance. Les joueurs se sortent les tripes comme depuis le début de la saison, mais Michu, auteur de quinze buts cette saison, et ses coéquipiers ne semblent pas en verve, inhibés par l'enjeu.
 

Une bronca accompagne le quatrième arbitre lorsqu'il élève son panonceau indiquant quatre minutes d'arrêts de jeu. Vingt minutes ne suffiraient pas à ce Rayo emprunté. Toute la saison, ainsi que le futur de ce club au bord de la ruine, se jouent sur ces 240 secondes. Sí se puede, se persuade-t-on encore dans les travées. Le temps additionnel est déjà à moitié consommé quand le capitaine Piti reçoit à droite de la surface un ballon repoussé sur corner par les Andalous. Il crochète son défenseur et l'on croit qu'il va centrer vers un de ses cinq co-équipiers restés dans la surface. Mais il tire fort, presque sur le gardien qui repousse comme il peut. Dévié, le ballon revient sur Michu, qui reprend comme il peut. La pelota repart alors avec une trajectoire flottante, en cloche. La feuille morte involontaire s'élève dans le ciel madrilène. La seconde de flottement semble durer une éternité. Le ballon vient s'écraser sur la transversale avant de rebondir devant la cage. Raúl Tamudo le catapulte de la tête dans ces filets qui ont été si longs à trembler. Tamudo était hors-jeu, mais qu'importe, Tamudo est le sauveur.

 


 

Un Tamudazo change une nouvelle fois l'issue d'une Liga [1]. On saute dans les gradins, on embrasse son voisin, on crie à s'en péter les cordes vocales, on envahit même en partie le terrain. Certains, même parmi les plus anciens, ne peuvent retenir leurs larmes. Este Rayo es de Primera! La fête durera longtemps, ce soir-là, à Vallecas, tandis que sur la côte, Villareal plonge dans le désarroi.


Rayo Vallecano 2/2 : "Sentimiento franjirojo".
 

 

[1] C'est Tamudo, alors à l'Espanyol Barcelone, qui avait donné le titre en 2007 au Real Madrid en inscrivant un doublé lors de l'avant-dernière journée face au Barça. Le dernier but, celui de l'égalisation, sera marqué à la 89e, alors que moins de deux minutes auparavant, le Real venait de revenir à 2-2 à Saragosse par l'intermédiaire de Van Nistelrooy. Ce but est passé à la postérité en Espagne sous le nom de Tamudazo.

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