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Christophe Zemmour

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Revue de stress #6

Zamora 1936, la poussière divine

Un jour, une parade – Le 21 juin 1936, en finale de la Copa del Rey, Ricardo Zamora effectue un arrêt aussi confus que décisif en faveur du Real Madrid face au FC Barcelone. Ancienne gloire catalane, il signe là une dernière parade légendaire, à la veille de la Guerre d’Espagne. 

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Le Real Madrid a emporté ses deux dernières Coupes du Roi en 2011 et 2014, à chaque fois face au FC Barcelone, à chaque fois sur la pelouse de Mestalla. La première finale entre les deux rivaux historiques remonte à 1936, déjà dans le stade du Valencia CF. Et c’est également la dernière avant la Guerre d’Espagne qui débute le 18 juillet. Dans le but du Real, il y a le légendaire Ricardo Zamora, dont le look imparable – casquette en toile-pull en laine – inspira beaucoup de gardiens. El Divino fut l’une des vedettes du Barça quelques années plus tôt et, au côté de Josep Samitier, El Mago (le magicien), que l’on accusera d’ailleurs de jouer un rôle d’agent double à la solde de Madrid dans le transfert rocambolesque d’Alfredo Di Stéfano, il est l’une des premières superstars d’un football espagnol en pleine mutation vers le professionnalisme. Et l’une de ses figures les plus controversées que chaque camp, franquiste comme républicain, tantôt couronnera, tantôt condamnera.

 

 

 

“Plus célèbre et plus beau que Greta Garbo”

Le public de Mestalla est hostile aux joueurs du Real, Valence se rangeant plutôt du côté catalan dans la situation politique tendue de l’époque. Zamora a suggéré, quelque temps auparavant, que Barcelone l'avait ”abandonné”, attisant encore plus la colère de la foule de cette finale du 21 juin 1936. Selon Phil Ball, dans son ouvrage White Storm, la raison de son départ du club blaugrana serait plus à chercher dans le malaise d’un homme, qui s’est toujours senti espagnol, d’évoluer dans une institution qui rejette cette appartenance. Lui, le fils d’une famille non catalane né à Barcelone et passé lors de ses premières années professionnelles dans les rangs d’un Espanyol qu’il retrouvera en 1922. Avant le coup d'envoi du match, Zamora reçoit en pleine tête une bouteille lancée depuis les tribunes.

 

Le Real mène rapidement 2-0 grâce à Eugenio Hilario et Simón Lecue. Barcelone réduit l'écart juste avant la pause par Josep Escolá. La défense merengue ne cède pas et à trois minutes du coup de sifflet final, Martin Ventorlá déboule côté droit et élimine Jacinto Quincoces, coéquipier de El Divino qui déclarera à Epoca en 1978 au sujet de ce dernier: “En son temps, Zamora était plus célèbre et plus beau que Greta Garbo.”

 

L’attaquant du Barça centre ensuite vers son coéquipier Escolá qui arme une frappe puissante. Le ballon part à ras de terre et se dirige vers l’intérieur du poteau gauche de Zamora. La moitié du stade se lève déjà pour acclamer le but, mais le gardien madrilène effectue un plongeon fulgurant. Le terrain est très sec à cause du temps sur Valence, ensoleillé depuis plusieurs semaines. Le mouvement de Zamora soulève un nuage de poussière, rendant la scène et l’issue du tir bien confuses. Quelques instants après, le portier en émerge, impassible, le ballon dans les mains.

 

Fumeur et buveur

 

Il n’existe pas de film de cette action, juste une photo célèbre, prise près du poteau gauche de Zamora. Le Real Madrid remporte alors cette finale (2-1) et il s’agit du dernier arrêt du légendaire gardien en match officiel sur le territoire espagnol. De celui dont Eduardo Galeano dit: "Il semait la panique parmi les attaquants. S'ils regardaient dans sa direction, ils étaient perdus: avec Zamora dans les cages, le but se rétrécissait et les poteaux se perdaient dans le lointain."

 

De celui, aussi, que Staline confondit avec son homonyme Niceto: "Ce président Zamora, n'était-il pas un célèbre gardien de but?" Président qui lui remit en 1934 une médaille de l'Ordre républicain, décoration surprenante, quand on sait son indifférence envers la cause du Barça et son attachement à l'Espanyol. Le premier, Zamora inspira à Santiago Bernabéu la vision du joueur talentueux et charismatique qui pourrait amener la Casa Blanca vers les sommets, lors de cette final del agua de la Copa del Rey 1929 entre l’Espanyol et… le Real Madrid – déjà à Valence, mais sur un terrain détrempé cette fois-là.

 

Parce que Zamora n’était pas à un contrepied ou à une controverse près. Buveur assidu de cognac et fumant trois paquets de cigarettes par jour, il aimait donner du grain à moudre à la presse. Il est arrêté dans le train du retour des JO 1920, à cause de boîtes de cigares cachées sous son siège, ce qui lui vaudra une amende de 509 pesetas et une nuit en cellule. Il ment aux impôts en 1922 à propos du montant touché lors du transfert retour vers l'Espanyol et se retrouve suspendu un an.

 

Exil et controverses

 

En juillet 1936, le journal pro-nationaliste ABC rapporte que le corps de Zamora criblé de balles a été aperçu dans un fossé dans le district madrilène de Moncloa, faisant courir le bruit que El Divino a été tué par les Rouges. En réalité, il est arrêté par un groupe républicain et amené à la prison de Modeno.

 

Au lieu d'y être exécuté, il joue au football avec les gardes. Il leur raconte ses exploits de joueur et il y est bien traité, selon ses propres termes. Il est ensuite conduit en catimini à la frontière française et se rend à Nice, où il retrouve Samitier et évolue avec lui au sein de l’OGCN. Il rentre au pays en 1938 afin de disputer un match pour l'Espagne à San Sebastián, contre la Real Sociedad, dont les recettes vont aux soldats de Franco. Sa présence lors de ce premier match du régime est exploitée par la propagande, malgré une brève interpellation en 1940 pour son exil vers la France. Zamora reçoit également la Grande croix de l'Ordre de Cisneros dans les années 50. Entre-temps, il aura gagné, sur le banc, les deux premiers titres de champion d’Espagne post-guerre en 1940 et 1941, à la tête de... l'Atlético de Madrid, bien entendu.

 

Le trophée du meilleur gardien de Liga porte son nom depuis la saison 1928/29 et il en fut évidemment le premier lauréat. Il meurt le 8 septembre 1978, à Barcelone, rejoignant le seul homologue qu’une phrase populaire trouve digne de lui: “Il n’existe que deux gardiens: Ricardo Zamora sur terre et Saint-Pierre dans les cieux.”

 

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