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Jamel Attal

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Grève : les joueurs plantent le piquet

Qui a dit que le foot français manquait d'action? La grève des footballeurs pourrait rendre mémorable la 10e journée de L1 et faire échouer le putsch des clubs sur la Ligue...

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La menace plane depuis plusieurs semaines, mais soit on ne l'a pas jugée crédible, soit on l'a soigneusement mise sur le côté en attendant qu'elle se confirme. La 10e journée de Ligue 1 (incluant OM-PSG) et la 12e de Ligue 2, le week-end du 25 octobre, pourraient être annulées en raison d'une grève des joueurs, la première depuis 1972.


Raid sur la Ligue

La réaction spontanée de bien des Français sera une indignation contre ces nantis qui trouvent le moyen de se plaindre de leur sort. En communicant invétéré (plutôt que subtil), Bernard Caïazzo, président de l'AS Saint-Étienne, n'a d'ailleurs pas manqué de se gausser des joueurs et de leur discours "trotskiste-léniniste" (sic), tâchant de leur faire honte devant le peuple: "Je n'imagine pas une seule seconde une grève des joueurs, on va faire rire ou pleurer toute la France au moment où les gens sont touchés dans leur pouvoir d'achat" (L'Équipe).


Ce qu'omet sciemment de dire le co-président vert, c'est que les revendications des joueurs ne tiennent pas à des questions de salaire, mais à la gouvernance de la Ligue, qui risque d'être placée sous la tutelle exclusive des clubs au détriment des autres acteurs du football.

À l'origine du conflit, il y a en effet la volonté des clubs professionnels de s'attribuer deux sièges de plus au conseil d'administration de la Ligue et d'obtenir ainsi, avec quatorze sièges sur vingt-cinq, la majorité des voix (1). Une façon de ne plus s'embarrasser de l'avis des gêneurs (joueurs, entraîneurs, arbitres, médecins, administratifs), inconscients des intérêts des actionnaires. "L'économie doit être aux mains des présidents", déclare Jean-Pierre Louvel – président du HAC et de l'UCPF, le syndicat des clubs – pour justifier cette mainmise (Le Républicain lorrain).

greve_kastendeuch.jpgIl se trouve ainsi que, pour une fois, les joueurs défendent une cause qui n'est pas seulement la leur, mais celle des autres "familles" du secteur professionnel, et même celle du football en général. Car les autres corporations sont solidaires, et pareillement inquiètes de ce que Sylvain Kastendeuch, président de l'UNFP, le syndicat des joueurs, a qualifié d'OPA sur le football français. "Nous, nous voulons seulement garder un contre-pouvoir par rapport à des présidents actionnaires qui sont souvent là seulement de passage" (Le Figaro).


Des patrons sur mesure

Pas toujours compétents, mais toujours distrayants, nos présidents de clubs débitent jusqu'à la caricature le traditionnel discours de dissuasion patronale à l'encontre d'un mouvement social. Jean-Pierre Louvel étale avec un aplomb considérable une amusante conception de la négociation. "Ça manque totalement de démocratie! D'habitude on discute et après, si on n'est pas d'accord, on prend position". Rappelons que la réforme est une décision unilatérale des dirigeants, qui n'a fait l'objet d'aucune concertation et qu'ils comptaient imposer sans faire de vagues.

 

Pas étonnant, dès lors, que Louvel trouve le mouvement "surdimensionné": il se désole en réalité de la publicité qui lui est faite et qu'il dénonce comme de la "désinformation". Au point que son homologue du Mans, Henri Lagarda, a cru bon de refuser l'accès des locaux du club à l'envoyé de l'UNFP, contraint de s'adresser aux joueurs sur le parking.

Répondant à la crainte que les joueurs soient exclus des décisions, Louvel proteste: "Il est absolument hors de question qu'ils n'aient plus leur mot à dire", ce qui est tout de même généreux de sa part. La conclusion, paternaliste, s'adresse à ces grands enfants que sont les footballeurs professionnels: "Il faut qu'ils sachent qu'on fait ça aussi pour eux, pour qu'ils soient plus compétitifs sur le plan européen". Jean-Michel Aulas, lui, ne comprend pas "leur intérêt dans cette affaire" puisqu'ils vont subir "10 à 15% de pertes de revenus" – trahissant là une conception fort étroite de l'intérêt de ses salariés (2).



« Ils pourront même louer le Zénith »

Les représentants des joueurs, eux, affichent leur détermination et leur confiance dans l'adhésion de leurs ouailles, qui se seraient montrées particulièrement réceptives, y compris dans les clubs les plus médiatiques. L'occasion est belle, pour les footballeurs, de présenter un autre visage qu'à l'ordinaire. Grégory Cerdan (Le Mans) expose assez clairement les risques: "Il suffit qu'un président manipulateur, comme on en a connus dans certains grands clubs, arrive à nouveau et dise aux petits clubs 'Fermez-la, vous existez grâce à nous'. Et là, on est morts. Ce sera tout pour le business et plus question de parler des acquis sociaux des joueurs". Steve Savidan renchérit: "Si les président veulent créer leur propre spectacle, qu'ils ne se gênent pas si les joueurs et les entraîneurs les embarrassent à ce point. (...) Il y aura une deuxième ligue qui s'appellera ligue professionnelle de spectacle. Et ils pourront même louer le Zénith s'ils le veulent" (L'Équipe)

Le rapport de forces est pourtant de rigueur, puisque les dirigeants persistent dans leur vision de la concertation: "Nous sommes prêts à discuter. Mais, c'est clair, nous ne reculerons pas" (Louvel). Nos patrons s'en remettent à un avis de Bernard Laporte qu'ils pensent leur être favorable. La Fédération, qui apporterait ainsi une nouvelle preuve de son inféodation à la Ligue, soutiendrait elle aussi la réforme (3). L'UNFP a aussi reproché à Frédéric Thiriez de ne pas exercer "son rôle d'arbitre et de sage au sein du Conseil d'administration". Le président de la LFP, fraîchement réélu, ne l'a jamais exercé: il est là pour faire vitrine, émettre des communiqués et ficeler les appels d'offres, pas pour faire prendre position. Comme le dit Jean-Michel Aulas: "Frédéric Thiriez a été élu sur un programme, il va s'y tenir".

Le secrétaire d'État aux Sports doit rendre un arbitrage en ce début de semaine. Il avait déjà dans les mains un choix crucial pour l'avenir du football français, qu'il espérait certainement délivrer dans la discrétion. L'impact de la menace de grève pourrait l'infléchir. Le football hexagonal exhibe déjà ses divisions, sa crise sportive, ses campagnes anti-arbitrales, sa sélection minée de toutes parts et ses choix douteux de diffuseurs... Peut-il vraiment s'offrir une grève retentissante, qui présente le risque s'exposer crûment les intentions de ceux qui s'estiment propriétaires de droit des clubs et de tout ce qu'ils représentent? D'autant qu'en temps de crise, le pays a besoin de ses usines à rêve.



(1) Actuellement, les présidents occupent 12 sièges. Le CA accueille des représentants des joueurs (2), des entraîneurs (2), des arbitres (1), des administratifs (1), des médecins (1) et de la Fédération (1). S'y ajoutent 5 sièges pour les "indépendants": les clubs voudraient en récupérer 2.
(2) On peut toutefois souligner qu'à terme, les dirigeants pourraient imposer des mesures de limitation des salaires, à la manière du salary cap des sports américains. Jean-Michel Aulas a aussi cet avis déroutant quand il regrette la prise de position des arbitres: "Ils ont une mission de service public. Comment peuvent-ils donc faire grève?" Citations: L'Équipe.
(3) La FFF n'a pas fini de payer le soutien économique de la LFP au moment où les comptes fédéraux étaient en déroute, en l'échange d'un soutien politique à la "révolution libérale" de l'UCPF et de son noyau dur.

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