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Jérôme Latta

 

Chef d'espadrilles.


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BLAISE OF GLORY

AUTOPORTRAIT DU SUPPORTER

Jérôme Reijasse publie Parc, journal d'un supporter du PSG lors de la sombre saison 2007/08. Présentation et extrait.
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"Ce livre, je voulais l'écrire pour dire ma souffrance qui n'est pas de ce monde, je voulais expulser toute cette frustration de supporter que j'ai stockée depuis des milliers d'années, je voulais simplement tuer la légende". Tant pis pour ceux qui espéraient voir les éditeurs français adapter le genre britannique de la confession de hooligan repenti: le supporter en question a beau être du PSG et avoir le crâne rasé, il n'émarge à aucun stéréotype en vigueur.

parc_reijasse1.jpgParc est un journal intime de la saison 2007/2008, consigné par Jérôme Reijasse, journaliste notamment en presse musicale et abonné du Paris Saint-Germain ("tribune K, bleu bas"). Une saison qui mène de la mort de Julien Quemener à un sauvetage sportif peu glorieux en passant par l'affaire de la banderole: feuilleton idéal à sa façon pour dire que la vie d'un supporter, c'est "une suite d'événements consanguins, une succession de déceptions et de joies qui jamais n'offrent l'apaisement".
Le livre s'ouvre sur "Un barbare qui sait pleurer", texte paru dans le #33 des Cahiers du foot. "Ça m'avait montré, non pas que j'avais des choses à dire, mais que je pouvais écrire sur mon rapport à Paris sans en avoir honte", dit Reijasse, motivé tout au long de cet exercice par des coups de fil tous les trois jours de Karim Boukercha – directeur de la collection Tard le soir et ancien co-rédac chef du regretté magazine Tant pis pour vous.

Ni témoignage ethnographique et encore moins essai sur le supportérisme, Parc tient à la fois de l'autoportrait et de l'anatomie à vif: l'auteur s'ouvre le ventre pour trouver où se niche "cette fidélité dévorante, cet amour absurde, démesuré, total". Comme sur le terrain, le spectacle n'est pas toujours très joli à voir, et encore moins à vivre. Écrit en rentrant des matches ou le lendemain ("après 100% Foot pour bien me motiver"), le livre prend à l'estomac et l'ulcère parfois. L'auteur assume le choix "de l'aigreur et des répétitions", sait qu'il va énerver, et affirme que le principal intérêt de cet ouvrage, "c'est qu'il m'a prouvé que j'étais un couillon".

Il s'agissait donc d'assumer avec une certaine brutalité la part de connerie du supporter, mais aussi de dire aux incrédules comment le football peut devenir une condition de l'existence. Non négociable. Jérôme Reijasse: "Si je vis un peu vieux, je serai content de relire Parc. Dans le pire des cas, je rougirai un peu, dans le meilleur, je me dirai qu'au moins j'aurai eu ça, comme religion".

Parc  – Tribune K – Bleu bas (L'œil d'Horus, collection Tard le soir, 192 pages) est disponible dans la boutique des Cahiers du foot.


* * *


Extrait : PSG-Toulouse, samedi 15 décembre 2007
Depuis que Julien [Quemener] est mort, Boulogne a déposé un immense tifo noir et blanc à son prénom parcourant toute la longueur de la tribune et lui rend un hommage systématique à chaque rencontre, en entonnant un court mais toujours vibrant “Julien, Julien, Julien”. Vincent et moi, consternés par le niveau global de l’équipe et par les résultats négatifs récurrents, avons pris l’habitude de répondre par un “Julien, tu rates rien”, le sourire en coin. C’est idiot. C’est drôle. Drôle et idiot.

Le Parc me manquera à moi aussi, quand je serai crevé.

Les quotidiens crachent leurs dépêches: le match contre Toulouse sera sous “haute tension”. Encore plus de CRS, de gendarmes mobiles, de stadiers, des détecteurs de métaux comme s’il en pleuvait, plus de fouilles corporelles. Les ultras ont décidé de ne pas encourager l’équipe. Silence total pendant quatre-vingt-dix minutes. Et gare à ceux qui oseraient violer l’ordre du jour… La raison est simple: les supporters ont tout fait depuis le début de la saison pour communiquer leur passion à la pelouse. Peine perdue. Et donc, à partir d’aujourd’hui, c’est aux joueurs de projeter l’envie du terrain aux tribunes. Pas gagné. Comme ce match couperet. Ça pue.
Je passe chez Vincent qui n’habite pas loin. Une clope, on prend les casques et on grimpe sur sa moto aux couleurs de Paris. Avec sa fameuse cicatrice sur le réservoir, infligée par la clé d’un courageux anonyme, Marseillais épidermique ou vandale sans cause. Peu importe: la blessure est là, belle comme un premier amour oublié. Vincent roule vite, frôle les véhicules trop lents, jongle avec les feux, les passants. Un grand n’importe quoi totalement maîtrisé.
Porte de Saint-Cloud. Pas tant de flics que ça. Les détecteurs de métaux ont semble-t-il posé un lapin aux tribunes latérales. Privilège de taulard réservé aux deux virages. La fouille relève toujours de la supercherie. Je veux un jour introduire une arme de n’importe quelle catégorie pour atomiser un arbitre trop partial, des joueurs pas assez concernés, un président actionnaire paresseux, aucun problème. Bazooka, grenade, revolver, capsule de sarin ou tronçonneuse rouillée, tout rentre, tout passe. Le cirque! Le Parc est devenu un cimetière sans fleur, aux allées bondées, des gens qui ne viennent pas visiter leurs morts mais contempler ceux des autres.

Paris joue trente premières minutes valables. Se procure beaucoup de coups francs, de corners, manque l’immanquable à deux reprises.
Toulouse attend. Ils attendent tous.
Et puis l’inévitable. Camara passe en retrait au gardien Landreau, qui, déjà trop avancé, ne peut intercepter le ballon. Elmander en profite pour marquer son sixième but en trois matches. Les gradins insultent Camara. Ouais. Sauf que Landreau est le vrai fautif. Allez savoir pourquoi, il bénéficie d’une excellente réputation, peut-être le dernier joueur à Paris avec Pauleta qui ne connaît pas les sifflets. Mystère. 0-1.
Le Parc se moque. Un tifo “Les Chèvres” fait son apparition. Boulogne scande “Équipe de merde. On a, on a une équipe de merde” enchaîné avec “Au mercato, barrez-vous”. Mi-temps. On fume. On hait. On fume.
On pleure de l’intérieur. Ça reprend. Paris pousse, dans le vide, notre vide. Elmander s’échappe, crochète et tire dans la surface. 0-2. À peine croyable. Le feraient-ils exprès, ces onze petits laborieux?

Le pénalty de Pauleta pendant les arrêts de jeu ne sert évidemment à rien. Le PSG s’incline de nouveau chez lui. Chez moi. Il fait froid maintenant. L’hiver attend le coup de sifflet final pour mordre. Retour dans le onzième, j’achète un minuscule sapin de Noël à 18 euro et une guirlande chez le Paki du coin, 4,90 euro. J’aimerais vraiment savoir pourquoi.
Il scintille dans le salon, il a l’air de se foutre de ma gueule. Je l’entends, sa rengaine silencieuse: “Paris est tragique, Paris est tragique”, j’ai envie de le frapper, fort. Sapin de merde. Équipe de merde. Vie de merde.
Je regarde en boucles le résumé du match. Conseil pratique pour les futurs supporters de Paris: toujours s’imposer de revoir rapidement les images après une défaite. Toujours. Et à plusieurs reprises si possible.
Ça n’atténue rien mais ça permet de se sentir comme au centre d’une tragédie shakespearienne. On revit ce qui est déjà mort, on ferme les yeux, “je compte jusqu’à sept et je me retrouve au Parc, à 14h59, juste avant le début du match. Comme si rien de tout ça n’avait existé. Nouveau départ.” Les voyages dans le temps s’imposent comme une solution tout à fait viable. On tente de relativiser, belle connerie. On scrute le classement, on fait des calculs qui rendent fous, on plonge dans l’avenir, Madame Soleil misérable, aux prévisions moisies. On souffre en toute subjectivité. Une larme coule le long de ma joue gauche. Je renifle bruyamment. Encore un week-end noyé, un week-end foutu. Les mêmes questions défilent:

- Mais pourquoi je continue à me gâcher la vie avec ce Club
 de MINABLES?
- J’ai fait quelque chose au bon Dieu ou quoi?
  (La mégalomanie du supporter est sans limites).
- Et si on gagne à Saint-Étienne la semaine prochaine, est-ce 
 que ça nous sort mathématiquement du trou?
- Le Parc est-il marabouté? A-t-il été construit sur un vieux
 cimetière indien?
- La Ligue 2 ne serait-elle pas la meilleure solution: descendre, virer les stars bidons, les gros salaires et repartir de zéro?
- C’est moi ou tout ce que j’aime, supporte, défend irrémédiablement, finit par ne ressembler qu’à un énorme :et écoeurant gâchis?
- Et si je ne venais plus au Parc, peut-être que l’équipe gagnerait enfin? (la mégalomanie, toujours).
- Tu t’en fous, ce n’est que du foot après tout, fais la part des choses, mec!
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