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La Gazette, numéro 30

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La vile croisade de Patrick Proisy

Dossier arbitrage (1) La vidéo, un crime contre le football

Premier volet polémique de notre dossier, qui dénonce les illusions et les dangers de "l'arbitrage vidéo", aujourd'hui massivement réclamé mais dont les limites et les conséquences néfastes sont dramatiquement sous-estimés…

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Continuellement remis sur le tapis des grands débats, "l'arbitrage vidéo" est une tarte à la crème de première importance dans le football. Presque toujours présenté comme inéluctable, emballé dans un joli discours promotionnel, il ne comporte qu'une minorité de mesures réellement applicables et indiscutablement positives: abordées dans la deuxième partie de ce dossier, il s'agit notamment de l'utilisation des images pour sanctionner rétrospectivement les joueurs, ou pour vérifier que le ballon est entré dans le but. Les autres sont illusoires et dangereuses.

Limites et mensonges de la caméra

L'erreur est immense de croire à l'infaillibilité des images vidéo, à leur capacité à résoudre tous les cas de figure. Le fameux exemple du Brésil-Norvège de Coupe du monde —où tous les ralentis accablaient Flo le simulateur (sauf, deux jours plus tard, celui d'une autre caméra placée dans les tribunes qui le disculpait totalement)— suffirait à prouver les dangers d'une telle crédulité. La solution miracle qui nous est vantée est très loin d'être aussi fiable et indiscutable qu'on le prétend, alors qu'elle devrait justement comporter une marge d'erreur quasiment nulle pour se justifier.

Si les deux tiers des actions peuvent êtres jugés sans doute possible, il en restera toujours une fraction ou la décision tiendra à des éléments extrêmement ténus. Ce sont justement ces actions qui posent déjà problème et que la vidéo ne résoudra pas mieux (fautes discutables, mains (in)volontaires, hors-jeu à la limite…). Combien de ralentis provoquent des interprétations totalement opposées? Combien d'autres produisent de véritables illusions d'optique (comme avec les "loupes", qui transforment les chocs les plus violents en heurts inoffensifs) ou faussent la perspective (des cours d'optique devraient être offerts aux commentateurs qui jugent les hors-jeu à vue de nez avec une assurance incroyable)? Certaines fautes apparaissent sous des jours complètement différents, selon ce que l'on veut bien projeter dans les images. Il n'est qu'à entendre les commentateurs ou les supporters qui s'auto-persuadent devant les ralentis et ne "voient" que ce qu'ils veulent, commettant des erreurs d'interprétation incroyables, proches de l'hallucination.

Dans le cas des hors-jeu, il est parfois impossible de tracer une ligne indiscutable qui départagerait attaquants et défenseurs. D'autre part, quelle sera la précision de la mesure du hors-jeu? Le mètre, le décimètre ou le centimètre? Enfin, pour obtenir une fiabilité suffisante, il faudra imaginer des caméras qui puissent se déplacer constamment dans l'axe du premier attaquant, ou des systèmes électroniques qui reconstituent virtuellement les positions, voire un système de "balises Argos" qui repèreraient exactement les positions de chacun… Avant que de telles solutions ne soient au point, vous pouvez bien remballer les caméras.


Un remède pire que le mal

De (trop) nombreuses décisions des arbitres soulèvent la colère des supporters, mais qu'en sera-t-il de celles qui seront prises de sang froid, à partir d'images que chacun pourra juger lui-même? Si une erreur dans le feu de l'action est compréhensible, une décision contestable édictée par un invisible jury provoquera une incompréhension plus grande et des réactions encore plus violentes. Exemple : le penalty sifflé contre Rabesandratana et au profit de Ravanelli avait suscité (et suscite encore) des versions irréconciliables. Si un "comité vidéo" avait dû en juger, dans un sens comme dans l'autre, le scandale et les ressentiments auraient été décuplés. On arriverait à un résultat exactement inverse à celui souhaité: les accusations de corruption, de partialité ou d'incompétence se multiplieraient, et l'atmosphère serait encore plus délétère.

Une dramatique bourde arbitrale relève de la fatalité, comme un poteau carré ou un mauvais rebond, aussi insupportable. De quoi relèvera une décision contestable émanant d'un comité? L'arbitre fait partie du jeu, est-ce le cas des ralentis? Aux promesses douteuses de la solution du tout-vidéo, on préfère finalement une bonne vieille erreur d'arbitrage, quand bien même certaines doivent entrer dans l'histoire et, douloureusement, dans les mémoires (Schumacher, Vata etc.). Ces terribles injustices (qu'une justice immanente parvient souvent à réparer au fil du temps) font la magie de ce sport, accentuent son caractère dramatique ou tragique et alimentent l'intensité des émotions qu'il procure. Est-il vraiment raisonnable d'imaginer une finale de Coupe du monde, ou n'importe quel match, dont le sort serait réglé par un groupe d'experts devant des écrans?


Un crime contre le jeu

Evoquées de façon abstraites, ces mesures posent déjà de graves problèmes, qui ne sont rien en regard des conséquences dramatiques sur le déroulement du jeu lui-même. On a toutes les raisons de craindre la transformation du football en sport américain, alors qu'une de ses qualités premières réside dans la continuité du jeu. Une continuité qu'il faut plutôt chercher à améliorer; les mesures concernant l'évacuation des blessés, le décompte objectif des arrêts de jeu (qui a un peu dissuadé les gagneurs de secondes) ou la mise à disposition de plusieurs ballons pour les ramasseurs sont allées dans ce sens. Les interruptions incessantes pour consulter les images constitueront une grave atteinte à ce principe, en hachant le jeu et en coupant le rythme. Le football américain ou le rugby sont deux disciplines qui alternent phases de jeu et pauses, et l'intervention de la vidéo ne remet pas gravement en cause leur nature. Les choses sont totalement différentes pour notre football, où ce ne seront plus seulement certaines équipes italiennes qui chercheront à casser le rythme pour préserver un résultat, mais le système d'arbitrage lui-même! La qualité du jeu en souffrira évidemment, mais aussi celle du spectacle, avec le supplice de constantes interruptions.

Car justement, où pourrait bien être fixée la limite, le seuil d'intervention du dispositif? Comment décider qu'une action mérite plus qu'une autre le recours à la vidéo? On sera vite entraîné à multiplier les allers-retours en régie, et rapidement, la moindre faute pourra être discutée. Il y a là une autre question sans réponse, et un autre vice du système. C'est enfin le plaisir lui-même de regarder un match qui serait bouleversé. Nous connaîtrions l'absurdité d'un but refusé un long moment après l'action (imaginez que celui de Wiltord en finale de l'Euro l'ait été), nous prendrions l'habitude de laisser toutes les actions aller à leur terme, pour qu'une sur deux soit finalement annulée.... La joie du but sera bien différente, puisqu'il faudra la mesurer en attendant le verdict des juges vidéo… Finies les explosions de bonheur (ou les déprimes instantanées) en voyant le ballon entrer dans les filets, il faudra surgeler ses émotions et attendre le moment crucial: non pas la reprise de volée en pleine lucarne, mais la sanction des vidéo-juges sur une position de hors-jeu.


À qui profite le crime?

L'utilisation de la vidéo bénéficie du travail du plus terrible des lobbies: la télévision. Depuis des années, et de façon croissante, les journalistes de télé en sont les premiers promoteurs, pour la simple raison qu'ils ont toujours utilisé la vidéo pour arbitrer les matches. Ce sont eux qui prennent un plaisir maladif à "disséquer" indéfiniment les fautes et surtout les hors jeux, passe-temps stupide qui consiste à épiloguer sur des actions achevées et jugées. Cette remise en cause systématique de l'arbitrage, ce procès "images à l'appui" du corps arbitral, lapidé à coups de ralentis et de phrases assassines, sont bien le fait de ces professionnels dont la "compétence" serait définitivement consacrée par l'introduction massive de la vidéo au cœur même du jeu.

La télévision impose progressivement ses technologies, ses mises en scène, ses exigences, et voudrait bientôt arbitrer les matches depuis ses régies, s'installer au cœur de l'action et de l'histoire. La transformation du football en pur spectacle télévisuel franchira alors une nouvelle étape. Est-ce bien ce que tout le monde réclame? Les partisans de la vidéo en appellent souvent à un chantage à la modernité, dénonçant l'archaïsme des méthodes d'arbitrage à l'heure des technologies de pointe. Le foot est pourtant un sport archaïque, sa longévité et son pouvoir de fascination ont certainement quelque chose à voir avec ces fondements. Ce réquisitoire n'a pas utilisé l'argument classique de l'impossibilité d'étendre cette mesure à tous les niveaux de pratique, alors que les lois du jeu sont toujours restées universelles jusqu'à présent. Cet argument est légitime, mais ne résiste pas au constat que le football d'élite mobilise déjà un ensemble de mesures d'exception, et qu'il n'est pas interdit d'en prendre d'autres.

Une véritable réflexion sur l'arbitrage est effectivement plus que jamais nécessaire. Mais avant d'évoquer des pistes beaucoup plus réalistes, il a semblé indispensable de commencer le dossier sur l'arbitrage en écartant d'emblée la pire des solutions (et malheureusement pas la moins défendue)…

 

Dossier arbitrage
(2) Les solutions techniques.
(3) Un débat : le double arbitrage.
(4) Protéger et professionnaliser les arbitres.

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