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Stades : la folie des grandeurs du foot français

De quel droit et avec quelles conséquences les villes sont-elles contraintes à agrandir leurs enceintes sportives pour obéir à des normes contestables qui conditionnent pourtant leur accès en D1 ou D2? La question mérite d'autant plus d'être posée qu'elle ne l'est jamais…
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À Beauvais, Reims ou Angoulême, les bons résultats sportifs des équipes du cru font paradoxalement grincer quelques dents. Classés dans les quatre ou cinq premiers de leurs championnats de D2 ou de National, ces clubs voient en effet conditionner leur accession à l'échelon supérieur à l'agrandissement de leur stade. Imposées par la Fédération Française, des normes draconiennes relatives à la capacité des enceintes imposent aux pouvoirs publics — sous peine d'absence d'homologation — d'importantes dépenses que ces villes de taille moyenne rechignent à mettre en œuvre. Parfois fixées en dépit du bon sens, ces règles semblent par ailleurs outrepasser les prérogatives accordées aux Fédérations en matière de réglementation des activités sportives.

Grands stades pour petites affluences
C'est aujourd'hui devenu une habitude : chaque week-end, plusieurs clubs de foot professionnels et semi-professionnels de l'hexagone évoluent dans des enceintes en construction. Dans certains clubs, ces travaux ont été commandités par les dirigeants dans le cadre d'une stratégie de croissance, comme c'est le cas à Rennes. Pour d'autres, remplacer de vieilles tribunes par d'autres flambant neuves est une obligation: à Lorient aujourd'hui, à Sedan hier, les clubs ont été obligés d'entreprendre d'importants travaux pour pouvoir monter en D1.
Car aujourd'hui, le temps des spectateurs debout sur une butte de terre placée derrière les buts est révolu. L'entrée dans le troisième millénaire a semble-t-il grisé les instances nationales du football professionnel, qui imposent aux clubs, mais surtout aux villes qui les accueillent, de construire des stades de grande capacité. D'ici quelques années, les enceintes de D1 devront ainsi pouvoir accueillir 17.000 spectateurs, celles de D2 12.000, et celles de National 5.000.

Pour les deux dernières, les chiffres annoncés semblent avoir été édictés en dehors de toute réalité. Depuis le début de la saison, la moyenne des spectateurs assistant aux rencontres de deuxième division est ainsi de 5.600 personnes. En National, les parties attirent habituellement entre 500 et 1.500 passionnés, les footballeurs toulousains évoluant difficilement devant 5.000 personnes malgré une agglomération comptant cent fois plus d'habitants. À première vue, les chiffres imposés aux clubs de l'élite semblent pour leur part plutôt cohérents, avec une moyenne de plus de 20 000 spectateurs par match. Pourtant, c'est sans compter avec le renouvellement assez régulier des clubs au plus haut niveau. Des villes petites ou moyennes, comme Guingamp ou Sedan, ont récemment accédé au plus haut niveau. D’autres sont redescendues à l'échelon inférieur après un bref passage parmi l'élite, et se retrouvent aujourd'hui avec des stades dont la capacité est très largement supérieure aux besoins. À Châteauroux, le stade Gaston-Petit, surnommé à une époque "Gaston-trop-Petit" par ses supporters, pourrait presque être rebaptisé aujourd'hui "Gaston-trop-Grand": avec une capacité de 17.000 places, il est désormais rare d’y voir plus de 7.000 spectateurs par match. Le Berrichon peut aujourd'hui prendre ses aises dans son enceinte favorite.

Un coût important pour la collectivité
Si les frais engagés pour la construction ou la rénovation de ces stades étaient pris en charge par les clubs, qui sont — rappelons-le — des entreprises privées, il n'y aurait pas lieu d'émettre une quelconque critique quant à cette situation. Mais aujourd'hui, seule l'AJ Auxerre possède son stade en France, les autres constituant la propriété des pouvoirs publics (pratiquement toujours des communes), qui en assurent l'entretien et les éventuels travaux. Par conséquent, les coûts engendrés par les réfections ou constructions représentent des sommes d'un montant relativement important que doit supporter la sphère publique, et donc indirectement le contribuable. À titre d'exemple, la rénovation du stade du Moustoir, à Lorient, a nécessité une levée de fonds de près de 70 millions de francs (10,67 millions d'euros). À Lille, le montant des futurs travaux pour augmenter la capacité du stade Grimonprez-Jooris devrait s'élever à 200 millions de francs (30,49 millions d'euros).

Avec de tels chiffres, il n'est pas étonnant que certains élus renâclent à mettre la main au portefeuille. Ces dépenses, même si elles sont souvent partagées avec d'autres partenaires locaux (regroupements de communes, Départements et Régions), constituent un imprévu important pour des finances locales pas toujours au meilleur de leur forme. Les élus locaux se retrouvent dans une situation assez étonnante : d'un côté, le citoyen-supporter réclame les travaux qui conditionnent l'accès à la division supérieure. De l'autre, le citoyen-contribuable (parfois supporter, d'ailleurs) se refuse à payer des impôts supplémentaires pour financer l'agrandissement. Dans ce cadre, le choix des représentants locaux se borne souvent, sous la pression populaire, à accepter le financement de ces travaux sans hausse de la fiscalité, entraînant de ce fait une augmentation de l'endettement de la commune, ou une baisse des dépenses dans d'autres secteurs d'intervention. Voilà l'une des conséquences les plus fâcheuses des exigences des instances nationales en matière de capacité des stades: la satisfaction des supporters — deux samedis soir par mois — passe par la réduction des dépenses publiques dans des domaines pourtant d'intérêt public.
Dans une attitude relativement contradictoire, le supporter de foot, parfois également destinataire des prestations publiques, cautionne pour sa part un choix politique discutable en optant pour le foot professionnel plutôt que pour la culture, l'aide sociale ou le développement économique. À Lorient, les travaux de reconstruction du stade ont ainsi été jugés coûteux mais nécessaires par 49% des habitants, et indispensables par 15% de la population (sondage récemment réalisé par Le Télégramme). A Reims, c’est une récente manifestation qui a eu lieu dans les rues de la ville pour réclamer des travaux.

Un diktat fédéral librement consenti
Pourtant, l'agrandissement des stades des meilleurs clubs français pourrait (et aurait pu) ne pas être une fatalité. Car la Fédération française de football ne devrait pas pouvoir conditionner l'homologation d'un stade à l'augmentation de sa capacité. Il ne s'agit pas ici d'une question de légitimité politique (quoique…) mais tout simplement de droit. Légalement, les fédérations sont des institutions privées auxquelles il a été donné — par l'Etat — une délégation de service public concernant l'organisation de compétitions sportives. Si elles sont dotées de la capacité d'émettre des normes juridiques qui s'imposent à tous, ce pouvoir ne concerne que les aspects techniques des équipements, indissociables de la pratique de la discipline: taille du terrain, largeur des buts, etc. Les autres éléments, accessoires à la pratique du sport en tant que telle, comme le nombre de places de parking, ou encore la capacité des stades, ne devraient pas pouvoir être régis par la FFF, qui outrepasse ses compétences en édictant des règles en la matière. Bien souvent, c'est l'alibi de la sécurité dans les stades qui est utilisé pour justifier ces mesures. Mais d'une part, on peut très bien considérer qu'un club puisse jouer dans des conditions totalement sécurisées au sein d'une enceinte de D1 ne comprenant que 3 000 places (et nous ne parlons pas ici du cas monégasque). D'autre part, il ne faut pas oublier que les missions liées à la sécurité publique relèvent des compétences de l'Etat, seul habilité à émettre des règles en la matière. Théoriquement, devant la nécessité d'agrandir le stade, les pouvoirs publics locaux, maire en tête, ont donc la possibilité de s'opposer à ces travaux et de faire homologuer leur stade pour une capacité inférieure à celle qui a été fixée par la Fédération. Reste qu'aucun d'entre eux n'a jusqu'ici pris le risque politique d'aller au combat dans ce secteur, en empêchant son équipe de monter à l'échelon supérieur pour cause de procédure juridique. Bien souvent, les dirigeants locaux résument leur action à l'obtention d'une dérogation et la promesse de se mettre aux normes dans les meilleurs délais, entretenant un état de fait juridiquement contestable.

Dans le contexte actuel d'assimilation du ballon rond à un business qui se doit à tout prix d'être rentable, les dirigeants de la FFF ne sont donc pas en reste par rapport à ceux de la Ligue. Les petits clubs des petites villes ont du souci à se faire…

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