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Eugène Santa

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Adios Niño

Les élus au stade de la mégalomanie

La Ligue n'est pas seule responsable du surdimensionnement des stades français. Les villes et leurs élus y participent aussi pour des raisons souvent opportunistes, sans trop en mesurer le caractère aléatoire et les conséquences. Le stade ne fait pas l'équipe…
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Amiens, Grenoble : deux équipes en forme aux portes de la D1 ? Deux clubs mythiques de l’hexagone? Non: simplement deux villes plutôt anonymes du foot français, qu'elles nous pardonnent. Et pourtant, la première abrite l’un des stades les plus modernes du pays, tandis que la deuxième se prépare à voir édifier une enceinte de grande taille dans les semaines qui viennent. Une sorte de remake de la fable de la Fontaine, dans laquelle les élus locaux pourraient aisément jouer le rôle de la grenouille qui veut se faire plus grosse que le bœuf…

Les yeux plus gros que le ventre
Le foot français marche sur la tête. Quand ce n’est pas la Ligue, qui impose des capacités d’accueil démesurées aux candidats à une place en D1 (lire La folie des grandeurs du foot français), ce sont les élus eux-mêmes qui "s’imposent" des projets démesurés au regard de la réalité sportive de leurs clubs locaux.

Une parfaite illustration de ce phénomène peut être observée à Grenoble. La préfecture iséroise a ainsi lancé l’édification d’une enceinte neuve en lieu et place de son ancien stade. Dans le courant de l’année 2004, le club de foot de la ville, Grenoble Foot 38, devrait ainsi pouvoir évoluer devant 20.000 à 30.000 personnes (selon la configuration). Porté par le regroupement de communes de l’agglomération grenobloise (la Métro), le projet prévoit ainsi la construction d’un édifice de 20 mètres de haut, 150 mètres de large et 210 mètres de long. Coût total de l’opération: 36,13 M€ hors taxe, soit 237 millions de francs (1). Objectif de l’équipement: permettre au club local d’évoluer en D1 et accueillir à l’occasion des matchs exceptionnels de rugby.

Pourtant, une analyse — même sommaire — de l’actuel contexte du sport pro à Grenoble fait apparaître de tels investissements comme tout bonnement aberrants. Promus cette année du National, les Isérois sont actuellement en 16e position du championnat de France de D2. Il n’y a donc actuellement que quatre clubs derrière eux au classement, et s’ils comptent neuf points d’avance sur le premier relégable, ils en ont aussi 16 de retard sur la première place permettant d’accéder à la D1. Sans compter que le club n’évolue pas dans une parfaite sérénité: celui-ci a ainsi dû faire revenir en urgence son entraîneur de l’an passé (brièvement parti sous les cieux stéphanois) après un début de saison catastrophique. Autant dire que l’élite n’est pour l’instant qu’un doux rêve pour la plupart des supporters.

Alors bien sûr, les dirigeants et les élus locaux gardent de grandes ambitions pour leur équipe locale. Mais il ne suffit pas de décréter que son club est un futur grand de l’hexagone pour en faire un foudre de guerre. En lançant un tel projet de construction, les élus de la métropole grenobloise semblent ainsi ignorer totalement les réalités actuelles du football professionnel: pour construire un grand club, voire seulement un club viable de D1, il faut du temps, et l'argent n'y suffit même pas. En premier lieu, monter en division supérieure n’est pas une sinécure. Des clubs ou le foot est traditionnellement implanté, comme Saint-Etienne ou Le Havre, ont ainsi les plus grandes difficultés à retrouver l’élite. Et quand ce challenge est atteint, l’objectif final n’est pas pour autant rempli: les Toulousains ont récemment payé le prix fort pour avoir voulu brûler les étapes. Quant à d’autres clubs, pourtant bien armés financièrement, comme Strasbourg ou Caen, ils ont également eu le plus grand mal à se maintenir en première division.

Alors bien sûr, il existe toujours des contre-exemples. Les Lillois étaient aux portes du National il y a encore quelques mois, et sont aujourd’hui en passe d’obtenir pour la deuxième année consécutive une qualification européenne. Mais ces illustrations sont finalement relativement rares au regard du nombre de clubs qui espèrent atteindre un jour ce niveau.

Il est donc évident que les élus et dirigeants grenoblois veulent aller un peu vite en besogne. A l’heure actuelle, les besoins des supporters du club sont loin de ceux auxquels pourra répondre le futur stade. Depuis le début de la saison, l’affluence moyenne à Grenoble est de 6400 personnes. C’est certes supérieur aux chiffres de la plupart des clubs de D2, mais ça reste très loin de la capacité de 20 000 places (extensible à 30 000!) du projet.

Le cas grenoblois peut être rapproché de celui de la ville d’Amiens. La ville picarde accueille elle aussi le stade de la Licorne, monument flambant neuf qui devait répondre aux objectifs ambitieux des dirigeants locaux. Ceux-ci souhaitaient côtoyer les grands de l’hexagone, mais les Picards n’ont pour l’instant réussit que très modestement à se maintenir dans le ventre mou de la D2: les Amiénois sont actuellement douzièmes de D2, à treize points de Beauvais (premier club à pouvoir monter). Finalement, depuis son inauguration à l’occasion d’un Bordeaux-Nantes en 1999 (Trophée des Champions), le majestueux stade de la Licorne n’a pas connu un seul autre match entre clubs de l’élite. Les élus et représentants grenoblois auraient peut être du se pencher sur la situation de leurs homologues Picards avant de mettre en œuvre leur projet.

Affaires et démagogie
Si cette folie constructive semble absurde, elle n’en a pas moins ses justifications. Et la première d’entre elle est bien évidemment politique, le foot étant devenu, depuis 1998, un véritable enjeu électoral en France.

Aujourd’hui, les grandes villes de l’hexagone qui ne souhaitent pas avoir leur club à l'échelon le plus haut de la hiérarchie du foot ne sont pas légion. Car le sport de haut niveau est devenu un vecteur d’image ultra-efficace pour les communes. Des villes comme Guingamp, Auxerre, Sedan sont aujourd’hui principalement médiatisées au travers de leur club de foot. Le coût d’une campagne de communication pour acquérir une telle notoriété serait sans aucun doute faramineux. Accueillir un club performant l’est tout autant (voire plus), mais au moins ces dépenses bénéficient-elles la plupart du temps de l’aval des populations.

Par ailleurs, la construction d’un stade représente un projet particulièrement lisible politiquement: augmenter les dépenses de fonctionnement pour recruter ou améliorer les conditions de travail des agents en charge du service public n’est pas forcément très bien compris. En revanche, couler du béton est une réalité tangible à laquelle échappent rarement les électeurs-contribuables. Et généralement, les constructions de structures culturelles ou sportives sont accueillies à bras ouverts par la population. Cela est d’autant plus curieux que pour ce qui concerne les enceintes destinées au sport de haut niveau, ces infrastructures bénéficient principalement à des entreprises privées (les clubs pros) et ne sont ouvertes que deux fois par mois environ au public, uniquement en sa qualité de spectateur…

Mais ces constructions massives correspondent aussi à un contexte local. Tout autant que les élus locaux, ce sont souvent les dirigeants de clubs eux-mêmes qui définissent une politique ambitieuse pour leur club. Dans ce cadre, un refus de la Mairie, propriétaire du stade dans la plupart des cas, constitue un frein au développement du club, perçu de façon bien souvent négative par les supporters. Des exemples de stades de grandes capacités construits ou agrandis quasiment pour rien, l’hexagone en compte quelques-uns uns. Nous venons de citer le cas picard, mais nous pourrions tout aussi bien évoquer celui de la Mosson. Le stade montpelliérain se remplit difficilement de 10 000 spectateurs à chaque journée à domicile, alors que les travées pourraient en accueillir trois fois plus. Bref, rares sont les maires qui osent avoir le courage politique de refuser un investissement de ce type, même quand celui-ci ne se justifie pas. On ne pourra donc que féliciter Catherine Trautmann, par exemple, de ne pas avoir transformé la Meineau en gigantesque enceinte lors de la Coupe du Monde 98. Avec le recul, et alors que le club se bat actuellement pour retrouver la D1 après y avoir galéré pendant plusieurs années, on ne peut que souligner la justesse de ce choix salutaire pour les finances de la capitale alsacienne.

Enfin et surtout, ces dérives un peu folles sont symptomatiques de l’effet pernicieux des normes imposées par la Ligue. Pour reprendre l’exemple grenoblois, les objectifs de la construction du stade sont clairs: pouvoir évoluer en première division. Pour ne pas avoir à subir les pressions de la Ligue à l’approche de la montée en D1, les clubs décident désormais d’anticiper largement sur l’accession au niveau supérieur en construisant le stade très en amont, avant même que cet objectif ne paraisse seulement envisageable. A de nombreuses reprises, les instances nationales ont délivré des dérogations aux clubs n’entrant pas dans les normes. Mais une fois en D1, ceux-ci sont pressés de réaliser les travaux, alors que la pérennité de l’équipe locale n’est pas assurée. On ne pourra encore une fois que critiquer les seuils de capacités fixés par la Ligue, d’autant que ceux-ci apparaissent véritablement comme arbitraires. Quant à leurs effets secondaires, on s’aperçoit ici qu’ils ne sont pas toujours très positifs…

Une fois de plus, il ne s’agit pas de critiquer a priori toute construction de stade. Dans de nombreuses villes, ceux-ci, vétustes, nécessitent une remise aux normes voire une réfection totale pour des questions de sécurité. Mais beaucoup des projets immobiliers que nous observons à l’heure actuelle semblent complètement démesurés au regard de la réalité locale et surtout totalement prématurés par rapport aux résultats sportifs. Le foot est un beau sport, mais doit-il pour autant constituer l’investissement prioritaire des institutions publiques locales ?

(1) Le coût total comprend la construction du stade et les divers aménagements périphériques.

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