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La fissure Canal

Sanctionner sur la base d’images avant d’en critiquer la diffusion: la LFP n’est pas à une incohérence près. Mais la Ligue renie aussi à Canal+ le statut de média indépendant dans son traitement de la Ligue 1. Le début d'une rupture?

Auteur : Julien Momont le 13 Avr 2015

 

 

"Laurent? Bonsoir, sur votre droite, un peu plus haut. Simon Dutin, pour iTélé et Canal+..." Légère hésitation. Dans la salle de presse du Stade de France, tous les regards sont braqués sur Laurent Blanc, en quête d'une réaction. Le journaliste du groupe Canal ne pourra pas poser sa question. Il a peut-être obtenu la non-réponse qu'il était venue chercher en se présentant de la sorte au préalable, chose qu'aucun de ses confrères n'a faite.

 

 

 

 

Voilà à quoi en sont donc réduits le Paris Saint-Germain et l'Olympique de Marseille, les deux locomotives de la Ligue 1: à jouer au chat et à la souris avec Canal+ jusqu'à la fin de la saison. Dans leur entreprise infantile, ils ont le soutien de la schizophrénique Ligue de football professionnel, qui s'est pourtant basée sur les images diffusées pour sanctionner Zlatan Ibrahimovic (quatre matches) et Dimitri Payet (deux matches). L'instance a envoyé un rappel à l'ordre au diffuseur, l'accusant de ne pas respecter son engagement contractuel de "ne pas ne pas promouvoir des scènes contraires à l’image du football (attitudes inappropriées des acteurs ou des spectateurs)" et "donner une image positive du football en mettant l'accent sur les beaux gestes et le beau jeu", ainsi que “ne pas dévaloriser l’image de la Ligue 1, des clubs, de la LFP et du football professionnels”.

 

 

Pas vu, pas pris ?

Précisons-le d'emblée: on peut comprendre la logique des deux clubs, même si l'on ne souscrit pas à leur sentiment de persécution. Ils sont les plus exposés, les plus épiés et risquent de pâtir de cette surmédiatisation par rapport aux autres. La diffusion des images captées en coulisses relève en outre de choix éditoriaux, forcément subjectifs. On n'a certainement pas connaissance de tous les dérapages d'après-match, et tous ne sont pas montés par la suite comme des affaires d'État. "Je tiens à dire qu’on n’utilise pas toutes nos images et tous nos sonsaffirmait ainsi fin mars Karim Nedjari, directeur de l’information à la rédaction sports de Canal. Avec tous les micros et les caméras qu’on a, on ne pourrait faire que cela, diffuser des insultes… Mais notre rôle, cela reste de faire des émissions de football."

 

On notera que dans les cas Ibrahimovic et Payet, il ne s'agit pas d'images volées ou de caméras cachées: le Parisien et le Marseillais ne pouvaient ignorer la présence des objectifs là où ils se trouvaient. Jean-Michel Aulas, le président de l’OL, opposé à la stratégie du PSG, de l’OM et de la Ligue, a d’ailleurs glissé qu’il était “plus facile de ne pas insulter que de ne pas filmer”. On ajoutera également que la plupart des caméras présentes pour la couverture des rencontres de Ligue 1 ne sont pas celles des chaînes, mais celles de la LFP elle-même, qui produit ses propres images et les met ensuite à disposition des diffuseurs. Ces derniers n'en sont donc pas propriétaires. Les clubs peuvent ainsi, dès le lundi suivant la journée de championnat, vendre elles-mêmes les droits de leurs matches à domicile à d'autres chaînes. Canal+ mobilise cependant ses propres caméras sur les grosses rencontres, notamment pour alimenter l'émission J+1.

 

Cette dernière est particulièrement ciblée, car elle fait précisément de ces séquences en coulisse le coeur de son traitement. Dans leur souci de verrouiller au maximum leur image, le PSG, l'OM et leurs joueurs voient d'un mauvais oeil cette intrusion dans une sphère qu'ils souhaiteraient garder privée. L'équation est simple: pas vu, pas pris. Pas de caméra, pas de crime. Derrière le Paris Saint-Germain plane par ailleurs l'ombre du grand rival de Canal+, beIN Sports. Mais le directeur de la rédaction de la chaîne, Florent Houzot, avait expliqué que c’était le rôle des diffuseurs "de mettre le téléspectateur en immersion, dans les couloirs, près du banc, etc. Même s’il y a des limites car un diffuseur ne pose pas des caméras et des micros où il veut, il y a un cahier des charges à respecter."

 

 

 

 

Les médias des clubs, seule fenêtre d’accès ?

Plaçons-nous ainsi un instant dans la peau d'un diffuseur qui dépensera 540 millions d'euros par an sur la période 2016-2020 pour retransmettre les rencontres de Ligue 1, et qui doit trouver des moyens de vendre au mieux un produit généralement peu reluisant sur le terrain [1]. C'est un peu l'idée de J+1: prendre de la distance avec le terrain, traiter de la L1 avec humour, car après tout, ce n'est que du foot. Les séquences qui y sont généralement diffusées humanisent les joueurs et valorisent bien plus la Ligue 1 que la soupe habituelle débitée en conférence de presse par des robots formatés devant des panneaux de sponsors. Sauf peut-être quand on y voit le président de la LFP s'excuser comme un petit garçon devant le président du PSG.

 

Ceux qui échappent à cette logique et restent naturels devant les micros sont devenus tellement rares qu'on en est venu, ici même, à leur décerner un trophée. Pour les autres, c'est dans les coulisses qu'ils redeviennent hommes, avec leurs défauts, leurs erreurs, mais surtout leurs qualités. Les clubs et la Ligue se trompent lorsqu'ils pensent qu'il est dans leur intérêt de vendre un produit lisse. Ce sont ses aspérités qui font son charme et son authenticité. Accepter ce constat implique de tolérer l'existence de réactions à chaud, ces propos que le footballeur ne saurait pas contrôler sous le coup de la colère. Il est impossible d'exiger des footballeurs une exemplarité que l'on ne s'impose pas à nous-mêmes (même s'il n'est pas acceptable qu'il soit si naturel pour certains d'insulter les arbitres). On doute d'ailleurs que la sortie d'Ibrahimovic, qui a fait parler de la Ligue 1 partout dans le monde, ait réellement nui à l'image du championnat, comme le prétend la LFP.

 

En élargissant, ce boycott s'inscrit dans la lignée de la généralisation des huis-clos et de l'accessibilité décroissante des joueurs hors du cadre strict de la communication organisée (conférences de presse, opérations marketing...). L’obligation de passer en zone mixte tourne parfois à la farce, même si dans certains clubs, comme à Paris justement, les joueurs ont ordre de s’arrêter. Les clubs veulent garder la main sur l'intégralité du traitement médiatique qui les concerne. De plus en plus, les médias des clubs (OLTV, OMTV…) deviennent les seules fenêtres d'accès à la vie en interne, et il n'est d’ailleurs pas inhabituel que les chaînes leur achètent des séquences, faute de pouvoir les tourner eux-mêmes. À Lille, après les matches – et c’est sans doute pareil dans d’autres clubs –, certains joueurs s’échappent par une porte dérobée ou passent sans s’arrêter devant la presse après avoir répondu, à part, aux questions de la chaîne LOSC TV, qui alimente le site officiel. Laissant de fait les médias “traditionnels” sur le carreau, au profit d’organes de communication du club, forcément plus bienveillants et bien moins indépendants.

 

À travers son injonction, c’est un peu ce que la Ligue voudrait faire de Canal+: un organe de pub plutôt qu’un média à part entière. On attend maintenant la riposte...

 

[1] On ne juge évidemment pas exclusivement la qualité d'un spectacle en fonction du nombre de buts marqués, mais la Ligue 1 reste bien à la traîne des dix championnats européens les mieux classés à l’indice UEFA, tout comme dans le nombre de tirs par match. De quoi illustrer une rigidité et un manque d'audace beaucoup trop répandus et qui ne relèvent pas du cliché. 

 

Réactions

  • la menace Chantôme le 13/04/2015 à 12h43
    En tant que Parisien je ne comprends et ne soutiens pas ce boycott puéril de Canal. Je ne lis aucune accusation (formelle) de la part du club envers la chaîne, ce qui est déjà un minimum... Juste une volonté de protéger des joueurs sous pression. Soit.
    Mais la réaction nuit pourtant au seul acteur qui n'a dans l'absolu rien à se reprocher dans ces histoires.

    Et par son côté unilatéral, elle nuit également par laxisme aux joueurs, qui au final n'ont pas l'air plus sanctionnés que ça en interne pour leurs écarts.

    Par contre je trouve ça très marrant : j'ai hâte de voir comment ça va se passer ce mercredi et d'ici la fin de saison dans l'absolu, le PSG et l'OM étant, jusqu'à preuve du contraire, les chaînes les plus diffusées par Canal.

  • Espinas le 13/04/2015 à 13h18
    la menace Chantôme
    aujourd'hui à 12h43

    En tant que Parisien je ne comprends et ne soutiens pas ce boycott puéril de Canal. Je ne lis aucune accusation (formelle) de la part du club envers la chaîne, ce qui est déjà un minimum... Juste une volonté de protéger des joueurs sous pression. Soit.
    Mais la réaction nuit pourtant au seul acteur qui n'a dans l'absolu rien à se reprocher dans ces histoires.

    Et par son côté unilatéral, elle nuit également par laxisme aux joueurs, qui au final n'ont pas l'air plus sanctionnés que ça en interne pour leurs écarts.

    Par contre je trouve ça très marrant : j'ai hâte de voir comment ça va se passer ce mercredi et d'ici la fin de saison dans l'absolu, le PSG et l'OM étant, jusqu'à preuve du contraire, les chaînes les plus diffusées par Canal.
    ---
    Canal n'a qu'à "boycotter" en retour OM et PSG de ces antennes en les diffusant moins, ce qui leur fera moins de recettes au classement de la "notoriété" ou "visibilité" instauré sous la pression de Christophe Bouchet à l'époque (son attribution du titre 1993 avait eu moins de succès).

  • Classico le 13/04/2015 à 13h19
    la menace Chantôme
    aujourd'hui à 12h43

    Mais la réaction nuit pourtant au seul acteur qui n'a dans l'absolu rien à se reprocher dans ces histoires.

    ------

    Tu parles de C+ là ? Qui n'aurait rien à se reprocher concernant l'hystérie de la L1 sur l'arbitrage ?

  • Bouderbala le 13/04/2015 à 13h20
    Pascal Amateur
    aujourd'hui à 10h34

    Je m'attendais aussi à un enième article sur ces politiques soudoyés avec bonhomie.

  • Sens de la dérision le 13/04/2015 à 13h24
    Espinas
    aujourd'hui à 13h18
    Canal n'a qu'à "boycotter" en retour OM et PSG de ces antennes en les diffusant moins, ce qui leur fera moins de recettes au classement de la "notoriété" ou "visibilité" instauré sous la pression de Christophe Bouchet à l'époque (son attribution du titre 1993 avait eu moins de succès).
    -----
    C'est ce que je me suis dit. Sauf que les supporters de l'OM et du PSG doivent fournir une assez grande partie des abonnés de Canal+. Du coup la chaîne n'a aucun moyen de pression.

  • Tous en slip le 13/04/2015 à 13h30
    En position de monopole, un boycott de Canal aurait du poids, mais là ce serait Bein qui se friserait les moustaches, non ?

  • beltramaxi le 13/04/2015 à 13h36
    Je suis assez d'accord avec Classico.

    Et je m'étonne que certains ne soient pas gênés par le fait que les sanctions tombent en fonction d'une sélection d'images de Canal+. Nedjari le dit clairement, ils font de la télévision, donc leur filtre n'est pas objectif puisqu'ils préféreront montrer, à insulte ou autre idiotie égale, la théâtralité d'un Zlatan.

    Quant à Aulas, il peut faire la morale, lui qui passe entre les gouttes par je ne sais quel miracle depuis plusieurs décennies.

    Bref, tout le monde est ridicule dans cette histoire, Canal et son hypocrisie, la Ligue qui suit le sens du vent et les clubs qui boycottent et ne condamnent pas les actes de leurs joueurs. Il n'empêche qu'il peut y avoir débat sur le processus qui mène aux sanctions.

  • visant le 13/04/2015 à 13h45
    beltramaxi
    aujourd'hui à 13h36

    "Il n'empêche qu'il peut y avoir débat sur le processus qui mène aux sanctions."

    -----

    Ha mais il a lieu ce débat. Un peu partout j'ai l'impression.

    Par contre le débat du: "et si on arrêtait d'insulter l'arbitre" est aux abonnés absents.

  • JauneLierre le 13/04/2015 à 14h03
    Eric Carrière a intelligemment (comme toujours) souligné hier au CFC l'absence apparente de réaction, sinon de sanction envers les joueurs de la part de leur hiérarchie. A croire que cette dernière n'existe plus.

    En tout cas, comme titre d'article, ça troue le c...

  • Jeff Tran Hui le 13/04/2015 à 14h10
    Je suis assez partagé dans cette histoire, parce que je trouve qu'il est normal que des joueurs expriment une certaine frustration une fois sorti du terrain. Cela devrait rester en dehors de toute possibilité de sanction, sauf s'il y a coups etc... bien sur. On risque d'arriver à un sport où aucun joueur ne parlera. Déjà que les mecs sont formatés dans leurs réponses, ça ne peut qu'empirer. Qu'un joueur, en conf de presse, ne puisse pas dire "pour moi l'arbitrage de ce soir a été nul" c'est dommage :)

    De plus, et désolé si cela a déjà été dit, Bein est le propriétaire du PSG, indirectement (ou pas d'ailleurs). C'est eux qui choisissent ce qui est diffusé lors d'un match. Que se passera-t-il s'ils diffusent une insulte d'un joueur de l'OL mais pas celle d'un parisien ?

    D'un autre coté, le boycott c'est un peu radical et pas très subtil. Ils auraient mieux fait de venir avec leurs réponses préformatés (façon G. Marchais).

    Et que se passera-t-il si une caméra capte un joueur qui hurle des insultes sans savoir lequel c'est (parce que la porte est fermée). Ils enquêtent ?

    Ca en devient ridicule, je trouve.

La revue des Cahiers du football