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Chelski, made in UK

Le Chelsea FC et Roman Abramovitch sont devenus des parias en deux semaines... après vingt ans d'impunité grâce à l'extrême permissivité du système britannique. 

Auteur : Kevin Quigagne le 22 Mars 2022

 

Les avoirs de Roman Abramovitch ont été gelés par le gouvernement britannique, dont plusieurs propriétés londoniennes estimées à 200 millions de livres sterling (environ 240 millions d'euros). Chelsea, obligé d'opérer sous une licence spéciale et à peine autorisé à jouer, a été frappé d'une interdiction de générer tout revenu (entraînant jusqu'à la fermeture de la boutique du club).

Plusieurs sponsors ont suspendu leur partenariat. Les non-abonnés sont interdits de stade. On parle aussi d'une possible déduction de points. Et, comble de la déchéance, les dépenses de déplacement les jours de match sont plafonnées à 20.000 livres, ce qui a déclenché une avalanche de mèmes et détournements comiques sur la Toile.

 

 

La liste des sanctions est longue. L'Union européenne a également imposé les siennes. Même l'imposante communauté anti-Chelsea s'étonne de la sévérité des mesures prises contre le champion d'Europe en titre, hier encore salué comme un modèle de réussite à l'anglaise.

Une success story (21 trophées depuis 2003, année du rachat de Chelsea par Roman Abramovitch, dont cinq titres nationaux et deux Ligues des champions) certes construite à coups de milliards, mais intimement associée à l'image positive dont jouit la cosmopolite Londres, ville-monde par excellence, symbole de dynamisme et d'intégration.

Comme si tout était calculé de la part des autorités et du gouvernement, toujours prompts à se racheter une virginité à bon compte, pour accabler et installer le sentiment que les faits tiennent de la surprise du siècle.

Le summum de l'hypocrisie a été atteint la semaine dernière quand Chris Philp, secrétaire d'État chargé des technologies, et le porte-parole du gouvernement ont demandé aux supporters des Blues d'arrêter de scander le nom d'Abramovitch. Même dans un domaine, le football professionnel, qui a depuis longtemps perdu sa boussole morale, un tel acharnement ne manque pas de susciter des interrogations.

Tardives "révélations"

Les accusations de corruption et de proximité avec Vladimir Poutine, déroulées par la BBC lundi 14 mars dans l'émission d'investigation Panorama ("Roman Abramovich's Dirty Money"), et présentées par les médias français comme des "révélations", ressemblent fort à du réchauffé.

C'est le vieux secret le moins bien gardé du royaume : la fortune de l'oligarque est aussi suspecte que ses liens avec le dictateur russe sont étroits. Dans les années 2000 par exemple, c'est Abramovitch qui payait les salaires mirobolants de Dick Advocaat au Zénith Saint-Pétersbourg et de Gus Hiddink à la tête de la sélection nationale russe, "sous l'amicale pression de Poutine" comme l'écrivit euphémiquement Libération en 2007.

Poutine exigera aussi de lui, en 2010, qu'il finance la Coupe du monde 2018. Leur relation repose sur un "donnant-donnant" asymétrique, jusqu'à envoyer l'homme lige Abramovitch diriger l'inhospitalière région du Tchoukotka en Sibérie, où l'énigmatique citoyen du monde (il a trois passeports) dut sortir de sa poche plusieurs milliards pour y remplacer l'infrastructure vieillissante et ressusciter l'économie locale.

La BBC elle-même établit ce constat dans un autre Panorama diffusé le 25 janvier 2016. À l'époque, les menaces de poursuites judiciaires des avocats d'Abramovitch avaient freiné les ardeurs de la BBC et le documentaire, expurgé des passages les plus sensibles, s'était conjugué au conditionnel. Abramovitch étant désormais bien loin, en voyage sur ses yachts battant pavillon des Bermudes (territoire britannique d'outre-mer régulièrement classé dans le top cinq des paradis fiscaux), la "Beeb" se lâche.

Des faits confirmés par le grand déballage observé au procès fleuve opposant Boris Berezovsky à Abramovitch d'octobre 2011 à janvier 2012, avec pour cadre la Haute cour de Londres (différend portant sur 3,7 milliards de livres autour du deal sur la compagnie pétrolière Sibneft). Des audiences durant lesquelles il fut beaucoup question de rackets, de gangsters ou tueurs à gages et qui firent revivre les heures épiques de la "conquête de l'Est" dans la Russie des années 1990. Un Berezovsky que l'on retrouvera mystérieusement pendu chez lui à Londres en 2013.

Toutefois, les lois britanniques sur la diffamation écrite ("libel laws") étant parmi les plus strictes et punitives au monde, très peu de journalistes d'investigation ou médias approfondissent ces sujets, par peur de se retrouver sur la paille [1].

Contexte crapuleux

Ces exactions criminelles s'exportèrent sur le sol britannique dès le début des années 2000. Rien qu'entre 2006 et 2018, les services secrets américains y ont recensé une quinzaine de meurtres et morts suspectes d'hommes d'affaires et dissidents russes. Une réalité exposée par la journaliste Heidi Blake dans son livre From Russia with Blood: Putin's Ruthless Killing Campaign and Secret War on the West, et sur laquelle les autorités britanniques ne se sont guère attardées.

L'empoisonnement par substance radioactive d'Alexandre Litvinenko en 2006 à Londres, un ancien officier du FSB en exil, est symptomatique de cette réticence à enquêter et désigner les véritables coupables.

Même la tentative de meurtre sur Sergueï Skripal, et sa fille (de passage), en mars 2018 fut minimisée par le gouvernement. Pourtant, une arme chimique, le Novitchok, fut utilisée à Salisbury et fit une innocente victime britannique, Dawn Sturgess. La présence du Novitchok dans cette ville touristique nécessita une vaste décontamination qui dura un an et mobilisa deux cents militaires sur douze sites.

Une affaire d'une gravité extrême, mais qui glissa rapidement sur le terrain de la comédie d'espionnage (en raison du modus operandi pied-nickelesque de l'opération), ce qui affaiblit considérablement sa portée. Pourtant, selon Fiona Hill, ancienne conseillère à la Maison Blanche sur les questions russes et citée dans l'article du Guardian ci-dessus, "Il y avait assez d'agent neurotoxique dans cette fiole [à Salisbury] pour tuer plusieurs milliers de personnes".

Moscou-sur-Tamise

À l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les oligarques ne mirent pas longtemps à identifier Londres comme l'endroit idéal pour cacher et blanchir leur fortune, en toute impunité. Depuis, la capitale britannique est surnommée Londongrad, Moscow-on-Thames ou London Laudromat pour sa voracité à recycler l'argent sale.

Et pour cause. Le système britannique entier est bâti sur l'opacité, pour les castes possédantes. Du statut fiscalement très favorable de "res non dom" (résident non domicilié, environ 100.000 personnes), qui existe sous diverses formes depuis 1799, aux paradis fiscaux et autres "îles au trésor" attachés à la Couronne Britannique (responsable d'un bon tiers de l'évasion fiscale dans le monde, Îles Vierges Britanniques en tête), en passant par les réseaux offshore de type Jersey ou Île de Man [2].

Selon les données du Land Registry (cadastre), 247.016 propriétés ou bâtiments commerciaux en Angleterre et Pays de Galles sont domiciliés (dissimulés ?) à l'étranger, essentiellement via des sociétés écrans situées dans les paradis fiscaux que sont ces territoires britanniques d'outre-mer. Le nombre de ces biens immobiliers a triplé depuis 2010 et l'arrivée au pouvoir des Conservateurs.

 

 

Ces magouilles généralisées permettent non seulement de s'affranchir des taxes et impôts, notamment ceux sur la revente et les droits de succession, mais aussi de limiter la casse en cas de gel d'avoirs ou autre souci de cet ordre. Les aberrations foisonnent mais elles sont tellement banalisées que personne ne s'en émeut, même pas l'opposition.

Le futur centre régional HMRC de Newcastle (missions principales : impôts, taxes et lutte contre la fraude et l'évasion fiscale) est une consternante illustration de ces gravissimes dérives. Ce complexe, entièrement financé par la famille Reuben (actionnaires à 10% de Newcastle United et généreux donateurs du Parti conservateur), qui emploiera 9.000 personnes, est domicilié... dans les Îles Vierges Britanniques. Comme il est d'usage, tout en échappant au fisc, le bâtiment sera ensuite sous-loué à l'État à des tarifs prohibitifs via un "partenariat" public-privé PFI (Private Finance Initiative).

Un paradis (fiscal) pour le football

L'absence de limites dans les dons aux partis politiques britanniques ("investissements" serait plus juste, en l'espèce) renforce l'attractivité [3]. Ce "no limit" permet d'infiltrer les milieux politiques et cercles d'influence. Les articles sur le sujet abondent dans la presse britannique (par exemple ici, ou ), surtout récemment, les risques de poursuites judiciaires s'étant éloignés.

Depuis les années 1990, les affaires de type "cash for access", "cash for questions" et autres "VIP lanes", où des lobbies ou individus privilégiés paient le prix fort pour un accès direct aux plus hautes sphères de l'État, se sont multipliées. Dans les années 2010 par exemple, un don de 160.000 livres au Parti conservateur vous autorisait à jouer au tennis avec David Cameron ou Boris Johnson, surtout si vous comptiez Poutine dans vos relations. Autrefois traités comme des scandales, ces malversations passent aujourd'hui quasiment inaperçues.

Ce milieu fangeux sied à merveille aux clubs de football. Une bonne partie du salaire des joueurs vedettes est souvent versée sous forme de "droits d'image" (via la création d'une société offshore), assujettis à l'impôt sur les sociétés, au taux ultra avantageux de 19%, au lieu du 45% normalement applicable à tout salaire annuel supérieur à 150.000 livres.

À la trappe également les 14% de contribution "National Insurance" (sorte de sécu). Un paiement en droits d'image est autorisé mais il ne doit pas dépasser 20% du salaire brut, ce chiffre étant le résultat d'un "deal" passé entre le fisc britannique et les clubs de Premier League. Ces débordements bénéficient également aux clubs, comme expliqué dans ce dernier lien.

En 2020, pour la énième fois, le fisc britannique enquêtait sur les salaires sous-imposés de 246 footballeurs. Les colossaux redressements réguliers, comme celui-ci en 2021, n'y font pas grand-chose. L'innovation est constante. Depuis environ trois ans, la combine de la "double représentation", une arnaque sur la TVA, est en vogue parmi les clubs et agents (voir ici). Le seul footballeur ayant refusé ces montages est N'Golo Kanté : le Français paie à lui seul plus d'impôts que Starbucks et Amazon UK réunis...

Nombre de clubs sont domiciliés entièrement ou partiellement offshore et certains propriétaires, souvent décrits comme "mystérieux", n'hésitent pas à planter staff, pouvoirs publics et créditeurs aux premières grosses difficultés de trésorerie. Tels ceux de Wigan Athletic récemment, dont la situation particulièrement exotique (Hong Kong, les Îles Caïmans, les Philippines...) est résumée ici.

La terrible vague de clubs placés en redressement judiciaire qui secoua le football anglais dans les années 1980-2000 [4], souvent en raison d'une prolifération de propriétaires incompétents et/ou véreux, incita enfin les instances à réagir (citons l'excentrique et extraordinairement malhonnête John Batchelor à York City, voir la vignette #15).

Des garde-fous inefficaces

En 2004, la Premier League et la Football League créent un "Fit and proper person test" (aussi appelé "owners' and directors' test"), censé évaluer l'intégrité des propriétaires et dirigeants. Ce dispositif, inadapté aux réalités du football actuel, hypermondialisé, s'est avéré notoirement inefficace dès sa création. Citons notamment Thaksin Shinawatra et Sheikh Mansour à Manchester City, Carson Yeung à Birmingham City, Massimo Cellino à Leeds, les Oyston à Blackpool ou les nouveaux propriétaires saoudiens à Newcastle.

Ce test de probité, s'il a certes permis de réduire les faillites de clubs, consiste surtout à valider un rachat de club si le propriétaire est, ou semble, fortuné, peu importe l'origine ou la solidité des fonds.

Depuis l'acquisition de Newcastle United en octobre dernier par le fonds d'investissement public saoudien, la Premier League parle d'y ajouter une clause "droits humains" et durcir les modalités de candidature. Parallèlement, suite à l'invasion russe en Ukraine, le gouvernement a (enfin) fait accélérer l'examen de son projet de loi sur la criminalité économique (le "Economic Crime Bill"). Il faut dire qu'il était en discussion au parlement depuis... 2018. 

Cette loi prévoit notamment une inscription aux organismes compétents de tout bien immobilier situé au Royaume-Uni, mais domicilié à l'étranger (pour lutter contre les abus sur le statut de "résident non domicilié"). On s'orienterait donc vers plus d'éthique et de transparence. Simples ajustements dictés par les évènements ou réel changement de cap né d'une prise de conscience ? L'avenir le dira mais le poids des pratiques, ainsi que l'appétence au gain et à la dérégulation, n'invitent que modérément à l'optimisme.

La bataille pour le rachat de Chelsea entre dans sa phase finale. Les offres ont afflué et quatre repreneurs potentiels seront sélectionnés très prochainement (sans exclure la possibilité d'un redressement judiciaire). Parmi eux, pourrait figurer le Saudi Research and Media Group, une entreprise historiquement liée à la famille saoudienne au pouvoir.

Boris Johnson qui, entre deux abjectes déclarations über-populistes, s'est rendu en Arabie saoudite pour quémander quelques faveurs et arriva le lendemain de l'exécution de 81 personnes, a officiellement "approuvé" l'offre de rachat saoudienne, la plus élevée du lot (2,7 milliards de livres). Toutefois, en raison de possibles conflits d'intérêts et des instances de Premier League échaudées, une telle issue paraît improbable.

Il est évidemment juste que Chelsea et Abramovitch aient été sanctionnés. Mais cet attelage entre le club et l'oligarque aura été le produit d'un système corrompu qui nécessitera bien plus que quelques retouches pour gagner en efficacité et en légitimité. 

Photos : cc Loz Pycock / Automatic for the people

[1] Lire ces articles du Guardian et du Times. Dans ce dernier, l'auteur Oliver Bullough écrit notamment : "La législation britannique sur la diffamation écrite est tellement contraignante et les avocats si agressifs que peu de journalistes se sentent prêts à affronter les oligarques, de peur de devoir déposer le bilan." Les déboires de Catherine Belton expliqués dans l'article, dans la parution de son livre Putin's People, sont particulièrement éclairants. Bullough vient de sortir un livre intitulé Butler to the World : How Britain Became the Servant of Tycoons, Tax Dodgers, Kleptocrats and Criminals.

[2] L'Île de Man par où transitèrent vraisemblablement, et illégalement, huit millions de livres pour alimenter la campagne pro-Brexit Leave.EU dirigée par Arron Banks (homme d'affaires d'extrême-droite fortement soupçonné de collusion avec la Russie). Voir les investigations poussées du Guardian et en particulier celle de Carole Cadwalladr. 

[3] Selon le site open democracy, rien qu'entre 2010 et 2019, les dons au Parti conservateur dépassent les 130 millions de livres, provenant en majorité de quelques dizaines de donateurs. Selon le Parti travailliste, qui se base sur des données de la Commission électorale, de juillet 2019 à novembre 2021 presque deux millions de livres ont été versés au Parti conservateur par des citoyens russes ou faisant affaire en Russie. 

[4] Des dizaines, voir liste et carte, Leeds United et Portsmouth FC étant probablement les plus emblématiques. Ajoutons également au chapitre, qui n'a pas vocation à être exhaustif, l'inique "football creditor(s) rule". Cette disposition légale, activée lorsqu'un club est placé en redressement judiciaire, est très favorable aux clubs car elle favorise grandement l'endettement facile aux dépens du fisc, des employés (sauf les joueurs et agents) et des créditeurs (sujet plusieurs fois traité dans Teenage Kicks, par exemple ici sous l'intertitre "Mercredi 23 février").

 

Réactions

  • OLpeth le 22/03/2022 à 11h04
    En France on est pas mal niveau copinage état - grandes fortunes, mais il faut laisser aux Anglais qu'ils nous battent à plate couture sur ce terrain.

  • Joswiak bat le SCO le 22/03/2022 à 12h34
    Aussi passionnant qu'effarant. Merci pour la lecture.

  • Pascal Amateur le 22/03/2022 à 18h27
    Merci, c'est très bien.

  • Mangeur Vasqué le 22/03/2022 à 22h17
    Au sujet de la visite de Boris Johnson en Arabie saoudite la semaine dernière, évoquée dans l'avant-dernier paragraphe, ce tweet de Kate Day (journaliste) est assez révélateur. Les meilleurs amis du monde...

    lien

    Extraordinary account here of a phone call between Boris Johnson and Saudi Arabia’s Mohammed bin Salman. “I miss you,” one quipped. “I miss you more,” the other replied, according to a senior U.K. official.

    "Boris Johnson’s Saudi bromance" titre Politico... lien

  • Mangeur Vasqué le 22/03/2022 à 22h54
    Ah ça, c'est certain. Par bien des égards, la société britannique est beaucoup plus néolib que la France, ceci expliquant cela donc. Y’a des raisons à tout ça, on pourra y revenir à l’occasion.

    Pas trop le temps maintenant mais en substance, on peut dire que ce pourrissement de la situation (depuis Thatcher disons, avec énorme accélération sous les Conservateurs 3.0, au pouvoir depuis 2010), est en rapport avec “la destruction des collectifs”, chère à Bourdieu. Pour simplifier, en vrac, dérégulations très agressives (y compris bien sûr dans ce qui sert de fonction publique, plus aucune sécurité de l’emploi, etc.), affaiblissement total – ou disparition pure et simple – des syndicats (qui se transforment en "syndicats d'accompagnement", et non plus de défense), des organismes professionnels de défense & régulation, des conventions collectives, des accords de branches, etc. Ergo, grosse déprofessionalisation et infiltration en masse des lobbies dans les corps d’état et organismes professionnels de défense, style Ordre des Pharmaciens, ce genre de choses.

    Se reporter sur ses écrits de Bourdieu donc. En particulier ce superbe essai paru dans le Diplo en 1998, “L’essence du néolibéralisme lien

    “Qu’est-ce que le néolibéralisme ? Un programme de destruction des structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché lien

    Pour ceux pris par le temps, le passage suivant (vers le début) résume le propos :

    “Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, […] visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur […] Le programme néolibéral, […] tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents é lien

    Bref, une fois tous ces verrous dynamités, les gouvernements peuvent tout se permettre. On en est à cette phase ici.

    Là arrive la kleptocratie et la “chumocracy” (copinage XXL) à très grande échelle, j’en ai pas mal parlé dans le forum. Ici par exemple lien (gros contrats publics, en centaines de millions £, Covid par exemple, donnés aux donateurs sans bien sûr passer par la case appel d’offres).

    Plus tard, demain ou autre, faudra parler du gros problème des dons aux partis politiques car tout ça est lié (financement occulte du Parti conservateur). On commence à se dire au Royaume-Uni qu’un financement public, à la française ne serait finalement pas si mal (enfin, les députés travaillistes se disent ça). On n’a pas eu de scandales Urba et Elf Aquitaine ici pour assainir et arrêter, ou en tout fortement réduire, la corruption systémique.

    Et au sujet du commentaire infâme de Boris Johnson (dernier paragraphe de l’article), qui a comparé la situation en Ukraine au Brexit, ce tweet de Marina Purkiss est à lire lien :

    “Someone tell that prick Johnson… That the only similarity between Putin’s invasion of Ukraine and Brexit Is that Putin ordered both”

  • Richard N le 23/03/2022 à 08h11
    Article complet et très documenté. Comme d'hab ! :-)
    Merci Kevin.

  • Mangeur Vasqué le 23/03/2022 à 22h10
    Remarque, sur ce chapitre magouilles copinages/“chumocracy” et contrats donnés n’importe comment à n’importe qui (surtout donc des “connaissances” et donateurs du Parti conservateur), on a parfois le droit à de bonnes barres de rire.

    Comme par exemple en 2018, pendant le Brexit donc, avec ce fameux contrat de 14 millions £ donné, un poil légèrement diront les médisants, à une société de transport de fret par ferry, la nouvellement créée "Seaborne Freight" lien, une “start-up” qui avait déclaré dans le contrat posséder 3 ferrys et avoir une bonne expérience logistique de ce genre de chose, etc… Mais qui s’avéra n’avoir ni ferry ni bateau ni matos ni quoi que ce soit !

    lien

    (c’était en préparation d’un possible “no deal”, Brexit dur, pour décongestionner la ligne Douvres-Calais, la création d’une ligne Ramsgate-Ostende avait été envisagée. Une re-création devrais-je dire d'ailleurs. Les séniors de ce vénérable site se souviendront peut-être que Ramsgate était autrefois reliée au Continent, via la petite compagnie Sally Lines, qui n’opérait qu’une seule ligne, la Dunkerque-Ramsgate, entre 1981 et 1997. Entre 1993 et 1998, Sally Lines eut aussi une ligne entre Ramsgate et Ostende mais pas rentable – trop près de Douvres. Sally Lines déposa le bilan cette année-là. Parenthèse “ferry spotting” refermée).

    C’était l’un des 3 contrats signés avec des sociétés de ferry, pour un montant de 107 millions £, là encore sans respect des procédures d’appel d’offre et autres vérifs d'usage.

    The Guardian : “The contract is one of three agreements worth a total of £107.7m signed by the government without a tendering process to help ease “severe congestion” at Dover by securing extra lorry lien

    Comme y’eut pas de ‘no deal’, il fallut dédommager ces compagnies, y compris Seaborne Freight… Une goutte d’eau aussi bien parmi l’océan de contrats bidons/douteux accordés, la pandémie fut propice à ce genre de magouilles, que dans l’impact du Brexit : rien que pour octobre 2021, c’est 12 milliards de £ envolés en pertes échanges commerciaux, cf cet article d’ITV lien).

    Contrat Seaborne Freight bien sûr accordé sans respecter les procédures appel d’offre.

    Le ministre des transports d’alors, Chris Grayling, contre-attaqua en déclarant “qu’il n’y avait rien de mal à vouloir donner un coup de pouce aux start-ups”.

    Il ne survécut pas au remaniement de l’été 2019 quand Boris Johnson arriva après la démission de Theresa May (Johnson fut élu six mois plus tard, en décembre 2019 – car ici les ministres peuvent remplacer d’autres – démissionnaires ou qui décèdent subitement indéfiniment, dé, sans être élu je veux dire. Bel exemple de démocratie... Pas vraiment de constitution ici, ou une très bancale donc on fait un peu ce qu'on veut, comme la décision d'organiser le référendum sur le Brexit, impossible en France mais ici, pas de problème, ça s'est fait sur un coup de tête de Cameron qui voulait faire fermer le bec à une poignée de députés frondeurs de l'aile droite du Parti conservateur qui lui faisait du chantage. Brown remplaça Blair pendant trois ans par exemple, 2007-2010, sans être jamais élu. Theresa May idem, elle remplaça David Cameron début juillet 2016 au lendemain du Brexit quand Cameron démissionna, si courageusement après avoir foutu un bordel sans nom avec son Brexit. Aucun politicien conservateur un tant soit peu talentueux et sensé ne voulait le cadeau empoisonné et May se fit élire très facilement leader du Parti conservateur, et donc devint premier ministre).

    La majorité parlementaire était ric rac et ne donnait pas à May les coudées franches pour faire passer confortablement les modalités et le deal sur le Brexit, le vote de l’article A50 au parlement, etc. donc elle opta pour des élections générales un an plus tard mais elle aurait pu rester PM jusqu’aux prochaines élections, 2019 ou 2020 (ce faisant, elle rata son coup car il lui manqua une dizaine de députés pour avoir la majorité et dut s’allia aux tarés unionistes du DUP d’Irlande du Nord, qui lui soutirèrent 2 milliards de £ par an supplementaires en échange de leur indispensable soutien).

    Mais revenons-en à notre Chris Grayling (depuis surnommé “Failing Grayling”). Il est naturellement vite retombé sur ses pieds. Les Conservateurs lui ont trouvé une pantouflerie à 100 000 £/an, pour 7 h/semaine, en tant que “conseiller transport” de gros ports britanniques… lien. En plus de son salaire de député, car bien sûr il a été réélu à la House of Commons aux General Elections de déc. 2019.

    De manière toute aussi comique, il s’avéra aussi que les termes & conditions du contrat donné à cette start-up que le gvt avait choisi pour nous sauver de l’apocalypse de ces ports horriblement congestionnés par des milliers de camions en attente de vérifications douanières et donc tout le traffic portuaire bloqué (et donc plus de bouffe, médicaments & co) avaient été directement pompés sur… un site de livraison de pizzas lien

    Mais pompés directement hein, sans aucune modification, sans adapter les livraisons de pizzas au fret maritime (pourquoi se faire chier à modifier après tout), comme le précise l’article : “It is the responsibility of the customer to thoroughly check the supplied goods before agreeing to pay for any meal/order, […] Delivery charges are calculated per order and based on [delivery details here].” […]“Users are prohibited from making false orders through our lien […] “Seaborne Freight (UK) Limited reserves the right to seek compensation through legal action for any losses incurred as the result of hoax delivery requests and will prosecute to the full extent of the lien
    Chris Grayling que ces termes et conditions “avaient été mis par erreur sur le site Internet de Seaborne Freight”…

    Nul besoin donc de jouer les Poirot, tout était sur leur site internet. Gros travail de vérif en amont donc de la part du gvt et leur rigoureuses procédures de vérif' d'appel d'offre.

    Ce n'est même plus de l’amateurisme à ce niveau, mais le produit de structures ridiculement corrompues qui d’un système sait pertinement qu’ils peut prospérer en toute impunité, et que s’ils [les Conservateurs] se font éjecter par l’opposition ben ma foi, ça leur fera un break et ils reviendront et y resteront au pouvoir 10 ans ou plus.

    lien

  • Mangeur Vasqué le 23/03/2022 à 23h16
    Selon les médias, d’après ce que je viens d’entendre ce soir en tout cas, deux ou trois repreneurs devraient être short-listés d’ici demain ou vendredi.

    Un repreneur en particulier tiendrait la corde (avec Nick Candy pas loin lien) : le consortium dirigé par l'Américain Todd Boehly, avec à ses côtés deux milliardaires, le Suisse Hansjorg Wyss et le Londonien Jonathan Goldstein. Boehly est le propriétaire des LA Dodgers à 20 %, il détient aussi des parts dans le Lakers et l’équipe feminine des Sparks. Avait déjà essayé d’acheter Chelsea et Tottenham en 2019, pour 3 milliards $, offres alors rejetées.

    Pas loin derrière, la famille Ricketts (proprios des Chicago Cubs), associée à Ken Griffin, qui a un gros hedge fund lien. Les Ricketts ont également essayé de racheter Chelsea par le passé.

    Joe Ricketts, le daron trumpien de 80 ans, pourrait être un frein cependant, pour ses courriels islamophobes relativement récents :

    “Joe Ricketts: Chicago Cubs family patriarch's Islamophobic and right-wing emails leaked - ‘Muslims are naturally my enemy’”.

    Son fils, Tom Ricketts, le président des Cubs, avait alors vivement condamné les propos de son père lien.

    La famille est très ancrée dans la scène politique étasunienne. Du site lien : “Beyond their ownership of the Cubs, three of the elder Joe Ricketts' children play high-profile roles in American politics. Pete Ricketts, a Republican, is the governor of Nebraska, and Todd Ricketts is the Republican National Committee finance chairman. His daughter, Laura Ricketts, is a prominent Democratic fundraiser and leader on LGBT issues”

    Selon la famille, ce Joe Ricketts n’est pas impliqué dans ce rachat.

    Mais des campagnes de type “#NoToRicketts“ émergent sur les rézosocios et des voix qui portent un peu s’élèvent contre leur offre de rachat, notamment celle de Paul Canoville lien, ex joueur de Chelsea et activiste antiraciste, sur lequel l'ami Christophe-Cécil Garnier avait fait cet article pour Teenage Kicks en 2016 lien (premier joueur noir de Chelsea, 1981-1986, il fut victime d’un racisme effroyable, souvent d’ailleurs de la part des propres supps Blues – insultes, menaces de morts, bananes et divers objets régulièrement lancées sur le terrain, etc. Son bouquin “Black and Blue” est édifiant. Y'avait une solide frange hools fachos parmi les supps de Chelsea, ils publiaient même dans leurs torchons et tracts qu'ils distribuaient devant les stades, souvent avec les nervis du National Front de l'ignoble Martin Webster lien ou le British National Party, un "classement alternatif patriote" des clubs "blancs" de D1 et D2, c'est à dire qu'ils avaient retiré de ce classement retiré tous les clubs D1-D2 qui comptaient des joueurs noirs ou non blancs.

    Tom Ricketts s’efforce ces derniers jours de mettre en avant les “credentials” inclusion et anti-islamophobie de la famille Rickets, ainsi que le boulot communautaire et vivre-ensembliste qu'ils font sur Chicago. Il doit rencontrer les Chelsea Pitch Owners lien et le Supporters’ Trust demain pour tenter de rassurer tout le monde.

    En temps normal, ce n’est pas franchement le genre de chose de nature à effrayer les instances et le gouvernement, très impliqué dans ce rachat, mais vu les circonstances possible que ça joue contre les Ricketts.

    Le mec des LA Dodgers a l’air plus clean mais il semble avoir des méthodes gestion de type Glazer à Manchester United, donc un peu inquiétant aussi (beaucoup plus inquiétant pour les supps que pour les instances cela dit).

    De Ouest France :

    “Une gestion qui pose question

    Sa gestion fait l’objet de critiques aux États-Unis, notamment par les fans des Dodgers, dont il possède 20 % des parts. En 2021, la masse salariale du club avait explosé : 285 millions de dollars, la deuxième plus élevée de l’histoire de la MLB.
    Pour acheter la franchise, il a contracté un emprunt risqué et colossal de plus d’un milliard de dollars. C’est d’ailleurs avec l’argent de cette dernière qu’il paye ce prêt. Similaire à ce qu’a fait la très décriée famille Glazer à Manchester United. Risqué donc pour un club qui a pu s’appuyer sur un propriétaire extrêmement fiable pendant 19 lien

    Une fois le repreneur sélectionné, il sera soumis à un examen de ressources, ce test “fit and proper person” (officiellement appelé “Owners’ and Directors’ Test”) mentionné dans l’article et consultable ici lien dans le manuel de la Premier League (Section F, pages 141-148), mais vraisemblablement une formalité ici.

  • Sens de la dérision le 24/03/2022 à 09h01
    Merci pour l'article et les commentaires de Mangeur, toujours instructifs !

    Je suis cependant en désaccord avec cette dernière phrase :
    "Il est évidemment juste que Chelsea et Abramovitch aient été sanctionnés."

    Je vois qu'on parle de retrait de points pour Chelsea mais on peut parler du fait que les non-abonnés ne peuvent plus venir au stade : est-ce que c'est juste ? Je n'en ai pas trop l'impression... (on pourrait autoriser les non-abonnés à venir mais sans qu'ils payent leur place pour ne pas faire gagner de sous au club, ça serait rigolo)

  • Hydresec le 24/03/2022 à 14h23
    Merci pour cet article très informatif. Et dire que ce pays faisait partie de l'Union Européenne... Comment imaginer une lutte commune contre l'évasion fiscale avec un mouton noir de cet acabit ?