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Hillsborough, heure zéro. 2/ Au bout du tunnel

La catastrophe fut terrible, ses suites aussi. Les autorités mentirent sur les causes du drame et en firent porter la responsabilité aux supporters. La vérité est accablante pour elles.

Auteur : Antoine Picardat le 16 Avr 2022

 

Durant trois décennies, les familles de victimes se sont battues avec un courage et une dignité exemplaires pour obtenir justice, n'abandonnant jamais, jusqu'à ce que l'accablante culpabilité de la police soit pleinement établie. Retour sur les circonstances qui ont précipité le massacre.

Extrait du numéro 4 de la revue des Cahiers du football, juin 2020. Captures d'écran extraite du documentaire Hillsborough : Anatomy of a disaster (The Guardian, 2016)

RÉCIT : Hillsborough, heure zéro. 1/ Au bord de la catastrophe

ENQUÊTE : Hillsborough, heure zéro. 2/ Au bout du tunnel

 

 

La journée a bien commencé. Il n'y a aucun contentieux entre les clubs, aucun arrière-plan de bagarres ou de comptes à régler entre supporters. La seule rivalité est sportive et sera réglée sur le terrain.

À leur arrivée à Sheffield, les supporters des deux équipes sont dirigés par la police vers les parties du stade pour lesquelles ils disposent de billets. 

Ceux de Liverpool doivent accéder au stade par Leppings Lane, une rue qui passe derrière la tribune ouest, le West Stand, située derrière l'un des buts. Elle comporte un niveau bas, Leppings Lane Terrace, où les spectateurs sont debout, et un niveau haut, Leppings Lane ou West Stand, où ils sont assis. 

Une place en terrace coûte six livres, c'est-à-dire pas grand-chose. Les deux niveaux du West Stand ont une capacité totale officielle de 10 100 spectateurs. Les autres supporters de Liverpool, environ 17 000, se répartissent dans les tribunes latérales.

Le goulot de Leppings Lane

Le stade d'Hillsborough est presque centenaire. Il a été un peu retapé et modifié pour la Coupe du monde 1966, mais il reste vétuste, avec une conception générale très datée. 

En 1981, à l'occasion d'une demi-finale entre Tottenham et Wolverhampton Wanderers, on est passé tout près d'un grave incident : la foule était trop dense sur Leppings Lane Terrace et il avait fallu évacuer des spectateurs vers la pelouse, d'où ils suivirent le match sagement assis le long des lignes de touche. Lors des demi-finales précédentes, en 1987 et 1988, des témoins ont confié avoir été compressés au point de se sentir en danger.

Pour comprendre la catastrophe du 15 avril 1989, il faut observer la configuration des lieux. L'entrée dans le stade par Leppings Lane forme alors un goulot d'étranglement par lequel doivent passer les spectateurs se dirigeant vers la tribune ouest, mais aussi vers une partie des tribunes latérales nord et sud. 

 

 

Les spectateurs s'introduisent un par un en franchissant des tourniquets à hauteur desquels les billets sont contrôlés. Environ la moitié des spectateurs doit accéder au stade depuis Leppings Lane, qui ne représente que 28 % des guichets.

Une fois franchis les guichets A à G, la majorité des spectateurs placés dans la tribune ouest, haute ou basse, se retrouvent dans une petite cour intérieure qui sert d'espace de distribution, d'où ils peuvent soit monter par un escalier vers le West Stand, soit descendre vers la terrace.

Pour cette dernière, deux voies d'accès : un tunnel ou un contournement par la droite. La tribune debout est divisée en pens, des enclos numérotés du sud au nord de 1 à 7. Une fois dans un de ces blocs, séparés par des grilles latérales, il est impossible de se rendre dans un autre. 

Le tunnel débouche directement à l'arrière des blocs centraux 3 et 4. Comme les autres, ils sont séparés du terrain par une barrière, qui comporte quelques portillons ouvrant sur la pelouse. Avec le mur du West Stand à l'arrière, les pens forment des cages à ciel ouvert.

La police dépassée

Les supporters de Liverpool commencent à arriver en début d'après-midi. Les témoins sont unanimes : tout se passe bien. Une heure avant le coup d'envoi, vers 14 heures, les spectateurs arrivent de plus en plus nombreux. Un bouchon commence à se former avant les tourniquets, vieux, tournant mal, incapables d'écouler le flux des spectateurs. 

La situation se dégrade rapidement et à 14h30, elle se tend nettement. À ce moment, plusieurs milliers de personnes s'entassent dans Leppings Lane. Aucune file n'est organisée, sauf sur les derniers mètres ; les quelques policiers présents, peu nombreux, sont vite dépassés.

L'heure du coup d'envoi approchant, la tension monte encore : les chevaux de la police sont effrayés, les policiers s'énervent et commencent à avoir peur, eux aussi. Des spectateurs crient, comprimés et inquiets. Certains commencent à se sentir mal, un enfant est extrait de la foule par les policiers, qui le passent au-dessus des barrières. 

Un officier présent à l'extérieur demande par radio qu'on ouvre une porte - la bientôt fameuse porte C - pour permettre aux gens d'entrer sans passer par les guichets : tant pis pour le contrôle des billets. Il répète sa demande plusieurs fois, ajoutant qu'il risque d'y avoir des morts.

Pendant ce temps, la tribune basse s'est remplie de manière très déséquilibrée. Vers 14h45, les pens latéraux sont encore peu remplis, tandis que les deux pens centraux, les 3 et 4, sont pleins à craquer. Pourquoi ? Une fois que les spectateurs ont franchi les tourniquets, il n'y a pas, ou très peu, de stewards de Sheffield Wednesday (le club propriétaire du stade) pour leur dire où se diriger. 

 

 

La pratique habituelle consiste à laisser les spectateurs se répartir dans les tribunes comme ils l'entendent, on vérifie simplement qu'ils vont bien dans celle, stand ou terrace, à laquelle leur billet donne droit. La plupart des gens voient le tunnel, au bout duquel ils aperçoivent la pelouse, et l'empruntent se déversant donc dans les sections 3 et 4. 

Le passage par la droite est mal indiqué et peu le choisissent. De fait, à 14h45 ou 14h50, les pens 3 et 4 sont déjà beaucoup trop pleins. Des témoins, habitués des terracesd'Angleterre, affirmeront qu'ils n'avaient jamais connu pareille compression. Des images de la télévision, récupérées plus tard, montrent d'inquiétants flux et reflux de la foule.

Du bouchon à la catastrophe en vingt minutes

Dans Leppings Lane, la situation s'est aggravée. Un large portail réservé à la sortie, la porte C, a été brièvement ouvert de l'intérieur à 14h48, puis refermé. À 14h52, l'ordre est finalement donné de l'ouvrir à nouveau. Des centaines de personnes, bientôt deux mille, le franchissent en quelques minutes. La plupart se dirigent vers le tunnel, plus ou moins emportées par le flot. 

La pression de la congestion dans Leppings Lane s'est déplacée sur l'arrière des sections 3 et 4 où débouche le tunnel. Celui-ci est en pente et la terrace aussi, ce qui aggrave le mouvement : les gens avancent et sont en même temps entraînés vers l'avant et vers le bas, poussant et comprimant ceux qui se trouvent devant eux. Les portillons donnant sur la pelouse sont fermés de l'extérieur. Les deux blocs centraux sont devenus des pièges mortels.

 

 

En quelques minutes, près de cent personnes sont écrasées à mort dans les pens et dans le tunnel : étouffées par la pression au sein de la foule et contre les barrières, notamment celles qui les séparent de la pelouse. Une barrière de fractionnement du pen3 finit par céder sous la pression, précipitant les gens qu'elle retenait sur ceux qui se trouvent en dessous. 

Quelques spectateurs réussissent à s'en extraire, en franchissant les barrières latérales vers les blocs 2 et 5, en appelant à l'aide les spectateurs de la tribune du dessus, qui en hissent plusieurs dizaines jusqu'à eux, ou en passant par-dessus le grillage pour se réfugier sur la pelouse.

Le match a commencé à 14h59. À 15h06, un policier entre sur le terrain pour demander à l'arbitre de l'arrêter. Les deux équipes reviennent au vestiaire, tandis que la plupart des spectateurs présents dans le reste du stade croient à un envahissement de terrain et à de nouveaux débordements.

Cinq mensonges et 96 enterrements

Dès 15h15, alors que des personnes agonisent sur la pelouse et dans les pens, et que des spectateurs et des policiers s'improvisent secouristes en l'absence de moyens et de personnel compétent, le mensonge originel est formulé par l'officier de police responsable de la sécurité du match. 

 

 

Le Chief Superintendent David Duckenfield explique au secrétaire de la FA, Graeme Kelly, que des supporters de Liverpool sans billet ont forcé l'ouverture d'une porte de sortie, sont entrés dans le stade et ont provoqué le mouvement de foule fatal. L'explication est immédiatement reprise à la télévision par le commentateur de la BBC, qui la répète à de nombreuses reprises.

Ce mensonge va constituer la première explication du drame : comme au Heysel, les supporters de Liverpool se sont comportés comme des voyous et, cette fois-ci, ils se sont entre-tués. Ainsi s'élabore, au fil des heures, un récit apparemment cohérent, qui conforte les idées reçues sur les supporters :

1. Les supporters de Liverpool sont arrivés en retard, ce qui a provoqué le bouchon avant les guichets ;

2. S'ils étaient en retard, c'est qu'ils se sont arrêtés dans des pubs pour s'y enivrer ;

3. Beaucoup sont arrivés sans billet, comptant sur leur nombre pour entrer quand même ;

4. Ivres, pressés d'entrer pour ne pas rater le coup d'envoi alors qu'ils étaient en retard et sans billets, ils ont submergé les policiers dont ils n'ont pas écouté les ordres, et ont pris d'assaut le stade. La police n'a pas eu d'autre choix que d'ouvrir la porte C pour éviter un drame, mais cette masse furieuse s'est précipitée à l'intérieur, provoquant la catastrophe.

 

 

Plus tard, les responsables de la South Yorkshire Police (SYP) ajouteront un cinquième mensonge :

5. Après l'écrasement dans les pens et l'arrêt du match, les supporters de Liverpool ont continué à se comporter comme une horde de barbares.

La « vérité » du Sun

Le drame d'Hillsborough est donc présenté comme une nouvelle manifestation tragique du hooliganisme, cette maladie congénitale du football anglais et des classes populaires. C'est ce que le chef de la police explique dès le lendemain à Margaret Thatcher. La première ministre s'est rendue sur place, et elle écoute toujours d'une oreille bienveillante ce qui conforte sa détestation des classes populaires en général et de la population de Liverpool en particulier.

 

 

Le 19 avril, le Sun reprend la version de la police sous le titre "The Truth" (La vérité). "Certains supporters ont fait les poches des morts. Ils ont uriné sur de courageux policiers. Ils ont frappé des policiers qui faisaient du bouche à bouche." En pages intérieures s'étalent des allégations selon lesquelles des supporters de Liverpool ont hurlé des insanités à caractère sexuel à une jeune femme blessée et inanimée.

 

 

Les morts et les survivants eux-mêmes se retrouvent donc en position d'accusés. Dans la nuit suivant le drame, les familles ou les proches qui viennent identifier les corps sont tous interrogés par la police judiciaire, qui leur demande avec insistance combien de verres eux et les victimes ont bu et combien ils avaient l'habitude d'en boire. Des prises de sang pour mesurer l'alcoolémie sont pratiquées sur les 93 morts, y compris sur les enfants.

La police porte l'entière responsabilité de la catastrophe. La SYP a préparé le match en le traitant exclusivement comme un problème d'ordre public, avec un commandant sans aucune expérience de ce genre d'événement. Nommé moins de trois semaines avant le match, David Duckenfield n'avait jamais exercé de commandement lors d'un match de football et ne connaissait pas le stade d'Hillsborough. Il ne savait pas ce qu'était un match, et ne connaissait les supporters que de réputation. 

Responsable d'un grand événement devant accueillir 50.000 spectateurs sans en connaître ni les lieux, ni la nature, il s'est appuyé sur deux éléments : les notes de service laissées par son prédécesseur ; une approche dominée par le maintien de l'ordre et non par la sécurité des personnes.

Un match normal

Cette conception répressive a pesé lourd sur l'avant-match. Beaucoup de supporters de Liverpool, et aussi de Nottingham -  mais le flux s'est beaucoup mieux écoulé de leur côté, où il y avait plus de place et de guichets -, sont arrivés tard parce qu'ils avaient été retenus, pas parce qu'ils avaient traîné. 

La police a multiplié les contrôles sur les routes et aux entrées de la ville pour éviter que les supporters des deux équipes ne se croisent, pour leur donner des instructions et les mettre en garde sur leur comportement. Ainsi, elle a déployé un excès de moyens pour prévenir d'éventuels troubles à l'ordre public dont le risque était à peu près nul, sans organiser l'admission dans le stade - ce qui a conduit au bouchon dans Leppings Lane.

La foule qui s'est amassée dans Leppings Lane n'était pas massivement alcoolisée. Certains avaient trop bu : sur plusieurs milliers de personnes, c'est inévitable. Mais personne n'a témoigné d'une alcoolisation massive, rendant la foule incontrôlable. Personne n'a senti l'odeur d'alcool dans Leppings Lane dont ont parlé certains policiers. Les enquêtes de voisinage n'ont apporté aucun élément dans ce sens : un seul habitant du quartier a parlé de supporters ayant uriné devant chez lui. En résumé, il n'y a pas eu davantage de consommation d'alcool ce jour-là que pour un autre match.

De même qu'ils n'étaient pas ivres, les supporters n'étaient pas non plus venus sans billets. Un comptage précis des personnes entrées avant l'ouverture de la porte C, en utilisant les compteurs des tourniquets et, après l'ouverture, en dénombrant les entrants un par un sur les images de vidéosurveillance, donne un nombre total d'un peu plus de 10.000 - soit la capacité officielle du West Stand.

Il y avait forcément des supporters dépourvus de billet, il y en avait à tous les matches, mais ils n'ont pas pu, à eux seuls, créer la cohue à l'extérieur, puis l'écrasement à l'intérieur. De ce point de vue aussi, c'était un match normal.

La police n'a pas su gérer la situation qu'elle avait créée : faire entrer par quelques tourniquets hors d'âge plusieurs milliers de personnes en à peine quarante-cinq minutes. Elle n'a pas non plus décidé de retarder le coup d'envoi d'une demi-heure, ce qui aurait fait redescendre la tension. C'est pourtant la décision prise en 1987, avant la demi-finale Coventry-Leeds dans le même stade.

La porte de l'enfer

La gestion a été désastreuse de part d'autre des guichets. Il n'y avait pratiquement personne pour canaliser les supporters, qui se sont massivement dirigés vers le tunnel, c'est-à-dire vers le piège mortel des pens 3 et 4. Les forces de l'ordre et le club de Sheffield Wednesday s'en sont renvoyé la responsabilité, mais s'il n'y avait pas de stewards du club comme cela était prévu, c'est bien aux autorités qu'il faut le reprocher.

 

 

À 14h45, le commentateur de la BBC s'étonnait en direct que les pens 3 et 4 soient très pleins, alors que les 2 et 5 n'étaient remplis qu'à moitié. Les policiers qui se trouvaient dans la tribune supérieure n'ont pas pu ne pas le voir, eux aussi. 

Enfin, le poste de commandement surplombait l'angle des tribunes ouest et sud. De là, on avait une vue directe et plongeante sur la terrace : impossible, là encore, de ne pas voir ce qui s'y passait. Des rapports ultérieurs ont établi que deux mille personnes étaient entassées dans chacun des pens 3 et 4, alors que leur capacité officielle était de mille, et qu'elle était déjà largement surévaluée.

La porte C n'a pas été prise d'assaut : c'est le chef de la police lui-même qui a ordonné de l'ouvrir. Compte tenu de la situation dans Leppings Lane, de ce qu'il voyait sur ses écrans de contrôle et des demandes répétées qu'il recevait, cet ordre était peut-être la moins mauvaise décision à prendre. À condition de l'avoir préparée. Duckenfield aurait dû prévoir les conséquences de l'ouverture de la porte : il aurait dû faire fermer le tunnel.

Empêcher son accès faisait justement partie des habitudes de la SYP lorsque les blocs centraux étaient pleins. Duckenfield aurait dû le savoir et y penser, ou un de ses adjoints aurait dû le lui dire. Des dizaines de policiers étaient au même moment en pause dans le gymnase derrière le North Stand et auraient pu en quelques minutes se déployer pour diriger les spectateurs vers les pens latéraux.

Vingt minutes se sont écoulées entre le moment où la situation est devenue très critique dans Leppings Lane et le moment où la porte C a été ouverte. C'était certainement suffisant pour prendre la mesure de ce qui se passait, et pour y remédier. On ne le saura jamais : ils n'ont rien fait.

Le fiasco des secours

Les premiers secours apportés aux blessés et aux mourants l'ont été de manière spontanée et désorganisée par d'autres supporters, parmi lesquels seuls quelques-uns, médecins ou infirmiers, avaient une formation dans ce domaine, et par quelques policiers - ceux qui étaient les plus proches et qui ont compris qu'une catastrophe était en cours. 

Les secouristes du stade sont arrivés, mais ils étaient peu nombreux. Alors que les gens mouraient dans la tribune, d'autres essayaient de s'échapper vers la pelouse, mais les policiers ont commencé par les repousser, pensant qu'il s'agissait de hooligans tentant d'envahir le terrain.

Avant d'appeler les secours, on a commencé par faire venir en renfort les équipes antiémeutes appuyées par des chiens, pour qu'elles viennent rétablir l'ordre. De longues minutes se sont écoulées avant que les ambulances n'arrivent. 

Pendant ce temps, des dizaines d'autres policiers étaient déployés à quelques mètres de la catastrophe, formant un cordon qui barrait toute la largeur du terrain pour empêcher un envahissement par les supporters de Forest. On les voit sur les images de la BBC, immobiles. En 2012, le comité indépendant a estimé que 41 personnes auraient pu être sauvées si elles avaient reçu les premiers soins nécessaires et été transportées à l'hôpital assez rapidement.

David Duckenfield a donc failli à sa mission, il l'a tardivement reconnu en 2016. Mais il n'est pas le seul responsable. Son supérieur, le Chief Constable Peter Wright, avait une conception autoritaire du rôle de la police, tournée vers la répression avant tout. Elle s'était déjà manifestée en 1984, lors de la charge de cavalerie d'Orgreaves contre les mineurs en grève. Il est mort en 2011, après avoir toujours défendu l'action de la South Yorkshire Police ce jour-là.

L'obsession du hooliganisme

L'autre responsable est l'air du temps, l'état d'esprit général qui régnait sur les matches et sur la manière d'accueillir les spectateurs dans les stades. L'obsession du hooliganisme avait fait perdre de vue la sécurité des personnes. Mais au-delà, la police, les autorités civiles, la FA, les clubs, la presse se fichaient de la manière dont les gens étaient traités les jours de match. 

Les stades étaient vieux, vétustes, certaines de leurs tribunes étaient fragiles. Ils étaient sales, avec des couloirs sombres, des tunnels ou des escaliers dangereux. Les toilettes y étaient souvent des cloaques, la signalisation était insuffisante, voire inexistante. Beaucoup de stades, dont Hillsborough, étaient homologués pour un nombre de spectateurs plus important, parfois de beaucoup, que ce qu'ils pouvaient accueillir en toute sécurité.

En 1985 à Bradford, au stade de Valley Parade, 56 personnes étaient mortes dans l'incendie d'une tribune en bois provoqué par un mégot qui avait mis le feu à des détritus accumulés depuis au moins dix-sept ans et jamais nettoyés. 

En 1971 à Glasgow, à Ibrox Park, le stade des Rangers, 66 personnes étaient mortes dans un mouvement de foule, après la rupture présumée d'une rambarde d'escalier. Un rapport de 1966 avait pourtant alerté sur sa dangerosité. 

En 1946, au stade de Burnden Park à Bolton, 33 personnes étaient mortes écrasées avant un match de Cup entre les Wanderers et Stoke City, dans des circonstances très semblables à celles de Hillsborough en 1989. À Bolton ce jour-là, le match avait eu lieu quand même, avec les corps des victimes allongés le long de la ligne de touche, recouverts par des manteaux.

On savait donc qu'un stade de football pouvait être dangereux et que le pire danger n'était pas les hooligans. Après le drame de Burnden Park, une commission d'enquête avait sévèrement critiqué la police et émis des recommandations pour assurer la sécurité des spectateurs. Après celui d'Ibrox, un Livre vert sur la sécurité dans les stades avait été adopté. Mais en 1989, tout cela avait été oublié. Les 96 morts furent le prix de ces négligences.

 

RÉCIT : Hillsborough, heure zéro. 1/ Au bord de la catastrophe

ENQUÊTE : Hillsborough, heure zéro. 2/ Au bout du tunnel

 

Chronologie : trente ans de lutte pour la justice

Août 1989. Le rapport officiel du Lord Justice Peter Taylor établit la responsabilité de la police, dégageant complètement celle des spectateurs.

1991. L'enquête judiciaire, ne tenant pas compte du rapport Taylor, établit que les victimes sont mortes "accidentellement". Elle écarte la responsabilité de la South Yorkshire Police. Les décès survenus après 15h15 ne sont pas pris en compte, ce qui évite de se pencher sur la manière dont les secours d'urgence ont été organisés.

1997. Le ministre de l'Intérieur, Jack Straw, décide de rouvrir le dossier. Le nouveau rapport ne trouve rien de neuf.

2000. Les familles assignent Duckenfield et son adjoint Murray devant une cour criminelle. Leurs erreurs sont mises en évidence, mais le jury les acquitte du chef d'homicide involontaire par négligence grave.

2009. Vingt après les faits, Andy Burnham, ministre des Sports, diligente un comité indépendant pour établir un nouveau rapport sur la catastrophe.

2012. Le rapport du comité démontre que le stade présentait de graves défauts sur lesquelles les incidents des demi-finales de 1981, 1987 et 1988 auraient dû alerter ; que la catastrophe était la conséquence directe des fautes de la police ; que les supporters n'étaient en aucune manière responsables de la catastrophe ; qu'une réaction plus efficace aurait permis de sauver 41 personnes ; qu'une campagne de mensonges et de manipulations, comprenant la censure de témoignages de policiers, avait fait porter la faute sur les supporters pour couvrir la SYP ; et enfin que l'enquête de 1991 avait été biaisée. Le premier ministre David Cameron présente ses excuses aux familles de victimes et la Haute cour casse le verdict de 1991.

2016. Un nouveau procès établit que les 96 victimes ne sont pas mortes accidentellement et que les supporters ne sont pas responsables du drame.

2019. David Duckenfield, âgé de 75 ans, est jugé devant une cour criminelle pour homicide involontaire par négligence grave. Il est acquitté en première instance, puis en appel. Au bout de trente ans, personne n'a été reconnu pénalement responsable de la catastrophe de Hillsborough.

 

Réactions

  • Mangeur Vasqué le 18/04/2022 à 21h14
    Très beau témoignage, merci Antoine.

    A noter que la “timeline” s’est poursuivie (judiciairement) au-delà, jusqu’en 2021 (ce qui est totalement dingue, 32 ans après...). J’essaierai d’y revenir demain ou mercredi, je dois y aller là, il est 20h heure anglaise et un “Easter pub quiz” m’attend (jour férié ici) et je suis à la bourre...

  • Red tattoo le 19/04/2022 à 11h57
    Tu as raison Mangeur, la chronique judiciaire n'est pas terminée, mais elle ne concerne que des troisièmes couteaux.

    J'étais dans un pub de Glasgow, en route pour un match au Celtic Park (ça monte dur entre le centre ville et le stade, et il faut faire des pauses pour se reposer et se réhydrater, sinon, je ne vais jamais au pub, ou alors pas souvent) quand j'ai appris à la télé la nouvelle de l'acquittement de Duckenfield : j'ai été anéanti. L'affaire était juridiquement terminée puisque le principal responsable s'en tirait encore, et les familles étaient encore abandonnées à leur détresse.

  • Mangeur Vasqué le 19/04/2022 à 17h00
    Tu as raison Mangeur, la chronique judiciaire n'est pas terminée, mais elle ne concerne que des troisièmes couteaux.

    ===========================================================================================================================================

    Chuis en vacances, j’vais donc prendre un peu de temps pour te répondre et développer un peu. Y’aurait encore beaucoup de choses à dire sur tout ça mais je ne voudrais en faire trop non plus là-dessus, au risque d'empiéter sur l’interview que j’ai accordée à Caviar Magazine y’a 15 jours (à paraître) et que j’ai mentionnée hier soir sous la première partie.

    Mais j’essaierai de revenir là-dessus un peu plus tard. Je recommande à ce sujet l'excellent livre de Phil Scraton "Hillsborough - The Truth" lien.

    (L’action judiciaire est bien terminée hein, comme je l’ai écrit elle s’est poursuivie jusqu’en 2021 – mai 2021 exactement. Renàvoir mais t’habites loin de Parkhead ? Il t'es arrivé d'y voir Vincent Duluc ? Il y va souvent, paraît-il).

    Des troisièmes couteaux ? Ah non, pas du tout, tu confonds peut-être avec d’autres.

    Peut-être as-tu confondu avec Graham Mackrell, qui était à la rigueur un relatif lampiste (comparé aux autres), quoiqu’il avait de solides responsabilités. Mackrell est le seul à avoir été inculpé, en 2019. En 1989, il était “stadium safety officer” de Sheffield Wednesday et à ce titre responsable, entre autre, des tourniquets et de la vidéosurveillance d’Hillsborough (16 cassettes VHS avaient d'ailleurs mystérieusement “disparu” de la salle de contrôle : lien “The court heard two of 16 video cassettes went missing from a cupboard in the club control lien Et là, il sort que si la salle de contrôle était bien de sa responsabilité, c’est la personne qui ferme la porte à clef le soir qui est responsable des cassettes – “Asked if the control room was his responsibility, he said it was, but the tapes were not his responsibility. He said it was the responsibility of the person who locks lien). Mackrell a juste pris une amende de 6 500 £, pour “failure to ensure there were enough turnstiles to prevent large crowds building lien, donc insuffisance de tourniquets. Il fut d’ailleurs promu après la tragédie lien... On lui fila une pantouflerie grassement payée en tant qu’administrateur dans la Football League Managers' Association, en plus de sa retraite, ce qui lui faisait quand même 70 000 £/revenus par an, au tout début des années 1990 (pour donner une idée, un enseignant à l’époque en Angleterre, je l’étais, démarrait à 12 000 £/an brut, enlève environ un tiers de ce salaire pour avoir le net).

    Car ils (les trois, voir + bas) étaient des acteurs clés, tout en haut de la chaîne de commandement. C’est d’ailleurs pour cela, grâce à leur position, qu’ils purent falsifier autant de documents, avant de les transmettre.

    Et les faits étaient graves, alors même si ç’avait été des lampistes, les chefs d’accusation étaient costauds, d’où la tenue du procès (printemps 2019) dans une Crown Court, avec jurés donc. La Crown Court est la plus haute juridisction criminelle au Royaume-Uni (ça devait se faire à Preston Crown Court mais because la Covid ils déplacèrent ça dans un théâtre de Salford, dans le complexe Lowry dont j’ai déjà parlé en ces lieux, le peintre LS Lowry et toussa).

    Ces faits concernaient trois acteurs majeurs :

    1) Peter Metcalf, 72 ans, l’avocat de la South Yorkshire Police, SYP, pas un troisième couteau donc. Il était “partner” au cabinet d’avocats utilisé par la SYP, donc l’un des boss du cabinet.

    2) Donald Denton, 83 ans, alors Chief Superintendent de la SYP : le numéro 2 ou 3 de la South Yorkshire Police à l’époque, gros service régional de police employant plusieurs milliers de policiers (l’une des 39 forces de police en Angleterre, lien), juste dessous David Duckenfield ce jour-là, Duckenfield était aussi Chief Superintendent mais il était “match commander” pour l’occasion, donc en charge (grade supprimé en 1995, puis réintroduit en 2002 après reorganisation. Le CS est le numéro 4 d’une force régionale de police maintenant). Comme l’explique cet article lien sur la hiérarchie dans la police England & Wales (différent en Écosse & IdN), le CS dirige de gros services : “Traditionally, chief superintendents have commanded divisions”. Le niveau de salaire annuel de départ (86.970 £ lien) est indicatif de l’importance du poste.

    3) Alan Foster, 74 ans, Detective chief inspector (DCI), donc un policier “senior”, qui conduit de grosses opérations. (Wiki : Detective chief inspector (DCI) is usually the minimum rank held by a senior investigating officer (SIO), who heads major investigations (e.g. murder), and a pool of these officers usually works out of force headquarters or major police stations.)

    Tous les trois devaient répondre de deux chefs d’accusation sérieux (David Conn, du Guardian : "Metcalf, Denton and Foster are each charged with two counts of the criminal offence that with the intention of perverting the course of justice, they did “acts tending and intended to pervert the course of justice”.) :

    entrave à la justice, en falsifiant 68 documents à présenter à la Police des West Midlands et en fin de parcours à Lord Taylor, avant son rapport interim et le rapport final en janvier 1990 + rétention de preuves (withholding evidence – preuves qui incriminaient la South Yorkshire Police).

    Tous supervisés par Duckenfield, qui lui a été (scandaleusement, comme tu le dis) acquitté fin novembre 2019, cô le précise la chronologie en fin d’article.

    Comme le résume ici David Conn du Guardian lien :

    “A judge has stopped the trial of two former South Yorkshire police officers and the force’s former solicitor, who had been charged with perverting the course of justice for amending police statements after the 1989 Hillsborough disaster. Two ex-South Yorkshire police officers, Ch Supt Donald Denton and DCI Alan Foster, and the force’s then solicitor Peter Metcalf had been charged with perverting the course of public justice, for their roles in amending 68 police officers’ statements after the Hillsborough lien

    Denton et Foster était des “senior police officers” (hauts gradés), comme l’a rappelé Sarah Whitehouse au procès à Salford (donc mai 2021), devant la cour composée de 14 jurés (c’est 12 en principe en England & Wales mais y'en avait 2 supplémentaires, de moindre importante, je ne sais pas trop pourquoi, peu importe) : "Donald Denton and Alan Foster were senior South Yorkshire Police officers. And they were the main points of contact with Mr Metcalf and they acted to carry out his instructions... A number of accounts were altered by them, or at their lien

    Tous trois ont été acquittés, sur une sorte de “technicality”, un point technique assez grotesque au regard de la magnitude de la tragédie. Expliqué en détail ici lien Le passage à retenir, sur cette “technicality” qui a primé sur le reste et fait capoter le procès, est celui-ci :

    “Peter Metcalf, 72, a former solicitor for the force, and the then Ch Supt Donald Denton, 83, and DCI Alan Foster, 74, had been accused of changing 68 officers’ statements to withhold important evidence and criticisms of the police operation, and “mask the failings” of the force. However, the judge at the trial at Salford’s Lowry theatre, Mr Justice William Davis, ruled there was no legal case to answer because the altered police statements were prepared for Lord Justice Taylor’s public inquiry into the disaster. That was not a statutory public inquiry, at which evidence is given on oath, but an “administrative exercise”, Davis told the jury, so it was not a “course of public justice” that could be lien

    Donc, en gros : comme les falsifications ont été transmises à Peter Taylor lien, le rédacteur du rapport et qui était en charge non pas d’une investigation judiciaire mais d’une “public inquiry” (enquête publique – classée comme administrative et non judiciaire), il ne pouvait légalement pas s'agir d'une “entrave à la justice”. Plus cynique, on ne fait pas. Mais de toute manière, on n’aurait jamais dû attendre autant de temps, évidemment.

  • Mangeur Vasqué le 19/04/2022 à 17h10
    "d’où la tenue du procès (printemps 2019) [...] mais because la Covid ils déplacèrent ça"

    Printemps 2021 et non pas 2019, bien sûr, soz.

  • Mangeur Vasqué le 20/04/2022 à 20h25
    Donc, oui, et je conclurai là-dessus, je disais que l’action judiciaire s’est poursuivie jusqu’en mai 2021.

    Mai 2021 a clos judiciairement cette tragédie, grotesquement longue, due à une volonté acharnée de se couvrir de la part des autorités (Parti conservateur), et bien pire, et à une grande lâcheté du Parti travailliste qui préféra laisser filer, tout en affichant une spécieuse volonté de dialogue et justice (sauf, sur le tard bien sûr, en 2009, voir plus bas). Une acrobatie “en même temps”, rythmée par une chorégraphie chèvrechoutiste. Une sorte de grand écart que Tony Blair (qui, notamment, ne voulait pas contrarier le Sun et son ami Murdoch dont il avait besoin) espérait suffisant pour faire éloigner le spectre, au moins suffisamment longtemps pour que le problème se “règle naturellement”. Autrement dit, qu’il soit refilé à un autre. Et c’est ce qui se passa, Gordon Brown en hérita et fit enfin bouger les choses en toute fin de “mandat”, on va appeler ça comme ça même si Brown ne fut jamais élu, il prit juste la suite du démissionnaire Blair ; et ouais on peut rester 3 ans premier ministre au Royaume-Uni, 'The World’s Oldest Democracy®', sans être élu).

    Alors forcément, quand une affaire judiciaire s’étire sur plus de trois décennies, les verdicts deviennent compliqués à rendre, et souvent injustes, voire scandaleux. Les procès des printemps 2019 et 2021 en sont la triste illustration.

    2019 : David Duckenfield, acquitté. Comme le note la chronologie en fin d'article, Duckenfield avait déjà été acquitté, en 2000 à la Leeds Crown Court, en compagnie du deputy superintendent Bernard Murray, donc son subordonné, plus expérimenté que lui toutefois et qui avait la charge spécifique de la salle de contrôle à Hillsborough lien, celle où 16 cassettes disparurent mystérieusement. mais dans le cadre d'une "private prosecution", poursuites à titre privé donc payées par les familles, qui avaient dû collecter plus de deux millions £ depuis 1989, les Manic Street Preachers avaient notamment fait un ou deux concerts qui avaient rapporté 500K ou dans ces eaux-là).

    et 2021 : acquittements de Denton, Foster et Metcalf – voir poste précédent.

    Sans parler des coûts faramineux. L'“Operation Resolve” par exemple, montée suite aux conclusions du rapport de l’Hillsborough Independent Panel (septembre 2012) coûta presque 100 millions £. Elle mobilisa notamment 200 enquêteurs qui durent retrouver tout un tas de gens, témoins, examiner 200.000 documents, etc. (Internet: “Operation Resolve, which looked into the planning and preparation for the match and the day of the disaster itself, has cost £56.5m, while the parallel IPCC investigation into allegations of a police ‘cover-up’ following the tragedy had cost over £42m by April this lien).

    Si les Travaillistes avaient fait le boulot à leur arrivée au pouvoir en 1997, on n’en serait jamais arrivé là. Je parle des Travaillistes car inutile évidemment de compter sur Thatcher et les Conservateurs, John Major après elle, vu qu’ils firent tout non seulement pour étouffer l’affaire mais aussi accuser les supporters de Liverpool, avec la complicité des médias (ça alla d’ailleurs bien plus loin pour ce qui est de Thatcher). “New Labour” (aussi “new” que le nouveau monde de Macron) c’est l’Establishment, donc leur priorité était de ne surtout pas faire de vagues, et adoptèrent sur Hillsborough en gros la même ligne que les Conservateurs.

    Cet incompétent de Jack Straw par exemple, grosso modo l’équivalent du ministre de l’intérieur (sous Blair), qui confia en 1997 au lamentable juge Murray Stuart-Smith lien la charge de mener une “révision judicaire indépendante” de l’affaire (j’ai brièvement évoqué l’exécrable boulot de Stuart-Smith sur Hillsborough ici lien), après avoir promis aux familles des victimes une enquête appronfondie quand Labour était dans l’opposition, pré-1997 donc.

    Au lieu de ça, les familles eurent droit de la part de Stuart-Smith à un simple “rubber-stamping” (ratification les yeux fermés, approbation servile) des “enquêtes” précédentes, qui exoneraient les vrais responsables de toute faute (le cadre des investigations de Stuart-Smith était scandaleusement étroit, il se borna par exemple à examiner “les nouveaux éléments”), voir lien.

    L’ignoble Stuart-Smith qui, le 6 octobre 1997, en déplacement à Liverpool, pour rencontrer les familles des victimes), déclara l’horreur suivante à un père (qui paraissait être venu seul ou en petit comité) dont le fils était mort à Hillsborough : “Have you got a few of your people or are they like the liverpool fans, turn up at the last minute?” (Vous êtes venu avec les familles ou bien, comme les supporters de Liverpool, elles comptent se pointer à la dernière minute ?”).

    Stuart-Smith était là, en théorie, pour écouter les familles et voir si y’avait de nouveaux éléments à verser au dossier. Des familles qui firent tout le boulot d’investigation (via des collectifs et groupes de pression, tels le 'Hillsborough Family Support Group', ‘Hope For Hillsborough’ qui devient ‘Hillsborough Justice Campaign’, fondé par Anne Williams lien et d’autres plus petits), fallait pas compter sur la justice pour mener une vraie enquête, et surtout pas la police du South Yorkshire, évidemment, bien au contraire.

    Ce qui permit à Straw d’enterrer l’affaire en février 1998 en déclarant, tranquillou, que “l’examen des nouveaux éléments par le juge Stuart-Smith ne permet pas d’ajouter quoi que ce soit de nouveau au dossier” (qui n’était pas déjà dans le rapport Taylor), donc affaire bouclée (bâclée et bouclée).

    Si les familles et des activistes comme Anne Williams n’avaient pas continué de se battre pendant des années pour obtenir vérité et justice, seuls contre la justice, les politiciens et les médias, tout ce serait arrêté en 1998.

    J’avais noté ici lien (en fin de poste) le rôle clé joué par Andy Burnham dans la relance complète de l’affaire, de zéro, au printemps 2009 (20è annniversaire), avec la création du Hillsborough Independent Panel en janvier 2010. Burnham était alors député dans une circo du Grand Manchester et au gouvernement Gordon Brown. Il est aujourd’hui maire du Grand Manchester, et l’un des principaux politiciens Labour (d’obédience blairiste) du pays. Pressenti un temps pour succéder à Jeremy Corbyn comme leader du parti en 2020. Il avait d’ailleurs essayé en 2015 mais avait été largement battu par Corbyn lien)

    L’engagement du gouvernement travailliste de déclassifier les archives (450 000 documents, témoignages, etc.) a beaucoup compté. Les archives étaient alors majoritairement (fermement) aux mains de la South Yorkshire Police, jusqu’à 2019, en vertu de la “Thirty-year rule” en vigueur dans ce genre d’affaires.

    Précisons à ce sujet que depuis 2010, on s’oriente davantage au Royaume-Uni. vers une “Twenty-year rule” lien. Comme en France, y’a différents niveaux de classification. Mais de nombreux freins – d’ordre logistique, politique, historique, repentance et compagnie – ébranlent un peu ces bonnes résolutions et de nombreux documents qui devraient être declassifies ne le sont pas, ou bien après les délais officiels. On l’a notamment constaté lien avec l’Irlande du Nord et les Mau Mau au Kenya lien, et il me semble aussi dans l’affaire des Chagos lien.

    Au delà de l’établissement de la vérité historique, et avec elle de la justice (procès), la déclassification d’archives sert aussi à l'octroi de reparations (compensations), comme c’est le cas pour Hillsborough par exemple lien

  • Red tattoo le 21/04/2022 à 17h14
    Tes commentaires éclairants, factuels et précis complètent très bien ce que j'ai dû traiter rapidement dans l'article, où je me suis concentré sur les faits. Notamment ce que tu écris sur l'écœurant épisode Stuart-Smith de 1997-1998, où Straw a fait semblant de faire quelque chose et où Blair ne voulait rien faire, puisqu'il avait annoté une note proposant de rouvrir le dossier d'un "What's the point ?"

    Un docufiction est sorti récemment sur Anne Williams, véritable dame de fer elle, qui a perdu son fils Kevin dans la catastrophe et qui est morte avant d'avoir vu la vérité reconnue.

  • Red tattoo le 21/04/2022 à 17h17
    Mais j’essaierai de revenir là-dessus un peu plus tard. Je recommande à ce sujet l'excellent livre de Phil Scraton "Hillsborough - The Truth"
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    C'est LA référence, mais le livre n'est pas traduit en français. Scraton a été l'auteur principal du rapport de 2012.

  • Red tattoo le 21/04/2022 à 17h19
    Rien à voir mais t’habites loin de Parkhead ? Il t'es arrivé d'y voir Vincent Duluc ? Il y va souvent, paraît-il
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    Plutôt oui : j'habite Paris et j'étais de passage, en visiteur. D'où ma présence dans un pub, entre la rude montée vers le stade, j'avais besoin de me réhydrater et de souffler, et la découverte des coutumes locales auxquelles je ne connais rien, il fallait que je vois de l'intérieur à quoi ça pouvait bien ressembler;

  • Mangeur Vasqué le 22/04/2022 à 11h19
    En effet. Mais Paris c'est bien aussi :-)