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La vérité au fond de la bouteille

La fin chaotique de Nice-Marseille doit ramener tous les acteurs – supporters, joueurs, staffs, dirigeants, autorités – à toutes leurs responsabilités. 

Auteur : Jérôme Latta le 23 Août 2021

 

 

La rencontre s'est achevée sur un ballon abandonné au poteau de corner, peu avant les douze coups de minuit, près de l'endroit où d'autres coups avaient été échangés plus d'une heure auparavant. Passions et indignations n'avaient pas attendu ce coup de sifflet très final pour se déchaîner.

 

Passons déjà sur les déplorations un peu trop appuyées quant à l'effet des événements sur "l'image de la Ligue 1", même si les dommages sont évidents. Ils tombent fort mal, mais peu de championnats sont exempts de ce type d'incidents, et ceux qui le sont subissent d'autres turpitudes.

 

À regretter l'absence de public ces derniers mois, on a peut-être trop idéalisé le monde des tribunes et surtout oublié les tensions qui le traversent. La réouverture des stades a eu l'effet d'une brutale décompression, qui favorise vraisemblablement – sans les excuser – les débordements.

 

Les supporters ont retrouvé leurs problèmes, comme le retour des interdictions de déplacement, et ceux de la Populaire Sud de Nice ont recommencé à en créer, portant un grave préjudice à l'ensemble des ultras et nuisant aux efforts collectifs pour améliorer la situation.

 

 

 

 

Morale de la provocation

Le football applique une morale remarquablement constante concernant les provocations: les provoqués qui réagissent ont tort et sont sanctionnés. On déplore depuis toujours l'impunité des provocateurs, mais la sanction elle-même n'est pas contestée. En France, on a en mémoire les exemples d'Amoros 1984, Blanc 1998 et Zidane 2006, tous tombés – bêtement, forcément – dans le "piège de la provocation".

 

Dimitri Payet a réagi à une agression extérieure, et non à la provocation d'un adversaire. Mais, suivant le règlement, il aurait dû être expulsé si le jeu avait repris (de même, probablement, que certains coéquipiers et membres du staff marseillais). Sa responsabilité est engagée dans le mouvement de foule et l'envahissement de terrain, même si elle n'est évidemment pas la seule.

 

Sa réaction n'en est pas moins humaine, survenant après d'autres jets de bouteille et le précédent de Montpellier, où c'est Valentin Rongier qui avait été atteint. Ces sérieuses circonstances atténuantes pourraient d'ailleurs limiter la longueur de sa suspension.

 

Quoi qu'il en soit, condamner le geste de Payet ou en faire l'éloge sont deux postures aussi faciles et aussi vaines l'une que l'autre. Dépasser les passions et les subjectivités est une nécessité.

 

Sanctuarisation de la pelouse

L'incident interroge une notion qui reste implicite: la sanctuarisation du terrain. Elle est relativement récente. Dans les années 1970, on pouvait encore voir des photographes et des individus non identifiés entrer sur la pelouse après les buts. Depuis, les organisateurs ont réglementé à l'extrême les accès au terrain, et de moins en moins toléré toute forme d'intrusion.

 

Or, après les catastrophes des années 1980, on a abandonné les grillages et les fossés, trop dangereux. En enlevant les barrières matérielles entre les gradins et le terrain, on a renforcé les barrières symboliques, et il a fallu gérer autrement les risques: stewards, vidéosurveillance, unités policières d'intervention, sanctions individuelles ou collectives, etc. [1]

 

Si les jets de projectiles et les envahissements de terrain choquent autant aujourd'hui, c'est aussi parce qu'on les tolère beaucoup moins. De célèbres jets de scooter, d'éléments de buvette ou de tête de cochon ne sont pas si vieux. En réalité, au cours des quarante dernières années, la situation n'a probablement jamais été meilleure que maintenant [2].

 

Les débordements n'ont cependant pas disparu, transgressant régulièrement ce principe consensuel selon lequel rien d'extérieur ne doit matériellement interférer avec le jeu, et encore moins menacer l'intégrité physique des joueurs. La lisière entre les gradins et le champ de jeu reste inévitablement une zone de tensions et de risques – voire d'une mansuétude troublante, notamment au poteau de corner.

 

Dilemme réglementaire et juridique

La gestion de la situation sur le moment n'était pas simple, entre l'application du règlement, forcément un peu ubuesque jusqu'à cette non-reprise du jeu en l'absence de l'adversaire, et les risques de sécurité publique dans un stade encore plein, avec un parcage visiteur occupé.

 

Pour autant, précisément au nom du principe de sanctuarisation, les représentants de la LFP et de la préfecture auraient pu à bon droit opter pour l'interruption définitive du match au lieu de donner le sentiment que seule la poursuite du spectacle importait: le message passé est d'une coupable ambiguïté puisqu'il revient à tolérer ce qu'on qualifie d'intolérable. Le refus de l'OM de revenir sur la pelouse n'en apparaît que plus légitime.

 

La gestion "juridique" ne sera pas moins épineuse. La commission de discipline de la Ligue se retrouve devant une situation particulièrement délicate, quant au résultat du match et aux autres sanctions. Elle ne pourra que partiellement se replier derrière la stricte application des règlements: ses décisions seront immanquablement politiques, et susceptibles de contestations devant diverses juridictions.

 

Les instances ne peuvent en effet se contenter de sanctionner l'OM en gratifiant l'OGCN d'une victoire qui, même au prix de matches à huis clos, donnerait raison à ceux qui s'en sont pris aux joueurs et ont causé l'interruption. L'idée que rejouer la rencontre constituerait la moins mauvaise solution est défendable.

 

Faire de la (bonne) politique

Il faudra aussi s'interroger sur la nature des relations entre dirigeants et ultras. Si le dialogue est indispensable, et souvent insuffisant, il ne doit pas s'apparenter à une complicité démagogique. Le rituel des présidents en bas des kops a pris un tour pathétique dimanche soir, quand Jean-Pierre Rivère a totalement oublié de condamner les auteurs des agressions, éludant aussi la responsabilité du club organisateur.

 

Par ailleurs, si les joueurs ont quelques excuses quand la situation dégénère, l'attitude des membres du staff voire des entraîneurs qui se mêlent aux pugilats au lieu de ramener leurs ouailles au calme est particulièrement déplorable [3]. Elle renvoie, notamment à l'égard des décisions arbitrales, à un infantilisme aussi général que banalisé.

 

Un défilé de démagogues est aussi à craindre, tels ceux qui appellent à dissoudre des groupes déjà dissous – c'est le cas à Nice, et c'est la garantie de rendre la situation la plus ingérable possible. Dans le football comme ailleurs, les amateurs d'amalgames, de répression et de punitions collectives ne prônent en réalité que diverses formes de guerre civile.

 

Cette soirée chaotique devrait donner l'occasion de faire de la bonne politique plutôt que de prendre des poses et de se complaire dans les stigmatisations. Ses suites doivent permettre de rappeler fermement les lignes rouges sans compromettre la poursuite des démarches visant à intégrer pleinement le monde ultra dans celui du football.


[1] Ce programme de "pacification des stades" est allé de pair avec des méthodes répressives, des privations de libertés et l'éviction des franges populaires du public.
[2] Ainsi, les jets de fumigènes sur la pelouse sont devenus rares – notamment parce que les ultras ont compris que ce ne serait pas la meilleure façon de défendre un usage raisonné et sûr de la pyrotechnie.
[3] Comportements étrangement légitimés par la ministre des Sports Roxana Maracineanu, qui a trouvé "normal" de réagir ainsi ("Encore heureux", a-t-elle dit).

 

 


 

Réactions

  • Edji le 23/08/2021 à 16h55
    "Les instances ne peuvent en effet se contenter de sanctionner l'OM en gratifiant l'OGCN d'une victoire qui, même au prix de matches à huis clos, donnerait raison à ceux qui s'en sont pris aux joueurs et ont causé l'interruption. L'idée que rejouer la rencontre constituerait la moins mauvaise solution est défendable."
    ---
    Si l'on veut à la fois éviter de donner raison aux supporters violents et ne pas autoriser une équipe à se substituer aux instances en charge de décider ou non de la reprise d'un match (alors qu'elles disposent de tous les éléments pour apprécier le point, contrairement à al première nommée), il me paraitrait pourtant préférable de neutraliser le succès sur tapis vert de Nice par une pénalité de points équivalente (sans parler des huis clos partiels voire totaux à venir, qui continueront de ne pas donner raison auxdits supporters).
    Donner raison à une forme d'auto-justice constituerait selon moi un dangereux précédent, alors même que tout n'est pas encore clair dans cette histoire (v. l'excellente itw d'Hourcade sur le site du Monde aujourd'hui).
    Pour le reste, à l'évidence, les instances doivent être beaucoup plus intransigeantes sur la question des projectiles.

  • Henri Désiré Landreau le 23/08/2021 à 19h23
    Article intéressant mais qui se veut un peu trop pondéré et donc qui finit par renvoyer un peu tout le monde dos à dos alors qu'on a clairement des vainqueurs hier au concours de la bêtise (les ultras niçois, Rivière etc.).

    Faire de Payet un élément déclencheur, fût-ce avec des circonstances atténuantes me semble bien gentil pour les débiles qui sont entrés sur le terrain.

  • Jamel Attal le 23/08/2021 à 21h14
    @Henri Désiré Landreau
    Est-ce qu'on peut être *trop* pondéré? En l'espèce, quel serait l'intérêt de ne pas être pondéré? Ou d'établir un classement par points de la bêtise, même s'il me semble quelque peu hiérarchiser les responsabilités dans l'article? C'est d'ailleurs assez simple: il suffit de les mesurer à leurs conséquences, et de se rappeler que les responsabilités des uns n'exonèrent pas les autres des lien geste de Payet est évidemment l'élément déclencheur de l'envahissement du terrain et des violences qui ont suivi (même si lui-même est déclenché par le jet de bouteille): on peut le comprendre, lui trouver des circonstances atténuantes, mais pas le nier…

    Sur un terrain de football, c'est clairement une transgression, qui peut avoir des conséquences bien plus dramatiques que celles d'hier soir (non seulement des blessures découlant des brutalités, mais aussi du mouvement de foule).

    Comme le dit Edji, je trouve très problématique de légitimer la volonté de se faire justice soi-même. J'adhère au consensus moral (et juridique) général qui prohibe les réponses à la provocation – surtout que la réponse franchit souvent un palier dans la violence – et j'espère qu'on est nombreux à éduquer nos enfants comme ça.

  • lunatic XV le 24/08/2021 à 07h53
    J’ai lu (mais n’ai pas vérifié la réalité de la chose) qu’initialement l’arbitre voulait arrêter définitivement le match, mais qu’ensuite « le prefet a décidé de le faire reprendre ».
    Est-ce avéré ? Ça me paraissait complètement délirant: qu’il intervienne pour arrêter un match si les conditions deviennent incompatibles avec le maintien de l’ordre public, fair enough. L’inverse (ordonner la reprise), non car il n’a pas autorité sur la LFP.
    Ou alors c’est préfet —> LFP —> arbitre, et ce dernier obtempère et ça donne lieu au cirque observé ?

  • Lescure le 24/08/2021 à 09h32
    On en saura plus après les premières audiences devant les instances judiciaires et sportives mais d'après ce que j'ai pu lire c'est à la demande de la LFP que le Préfet a autorisé la reprise du match a priori contre l'avis du corps arbitral (pas sur ce ce point là) et des dirigeants marseillais.

  • O Gordinho le 24/08/2021 à 10h04
    Effectivement Jamel, l'article doit être beaucoup trop pondéré :) car j'y lis plutôt l'inverse (soit un début d'exonération de Payet).

    Je crois que comme tout s'est relativement "bien" terminé on a tendance à minorer la gravité de son geste, on l'excuse presque comme "un geste d'humeur". Or rien ne peut justifier ou excuser de jeter un projectile vers une tribune. Les conséquences auraient pu être catastrophiques comme tu l'as dit en commentaires.

    Cela n'exonère en rien les autres protagonistes mais ils ne relèvent pas des mêmes autorités (contrairement à Zidane et Materazzi qui sont tous deux sont l'autorité de l'arbitre et de sa justice immédiate).

    En ce qui concerne la suite des événements, une issue "juste" serait de rejouer uniquement la fin du match (sans les éléments suspendus), à huis clos, et avec une sanction contre le club de Nice (sanction assez lourde pour obliger le club à faire son ménage).
    En parallèle la justice civile peut poursuivre individuellement les spectateurs impliqués.

  • magnus le 24/08/2021 à 11h40
    Un joueur qui jette un projectile vers le public ce n'est jamais justifié ou excusé, les arbitres sanctionnent systématiquement (sauf à Nice mais on peut imaginer que si les marseillais avaient repris l'arbitre aurait alors sorti ses cartons).
    Comprendre n'est pas justifier ou excuser.
    Par contre j'ai pas souvenir de dizaines de supps enragés qui rentrent tranquille sur la pelouse après un renvoi de projectile.
    Dans la hiérarchie des responsabilités le geste de Payet doit venir derrière celles des supps violents et de la sécurité défaillante.

  • Gone with the Greens le 24/08/2021 à 13h38
    D'accord avec Edj sur les sanctions. Il ne faut pas que Nice profite des 3 pts, don OK une pénalité de 3 pts. Et il n'y a aucune raison que Marseille récupère ces 3pts, à la fois parce qu'ils étaient menés au moment de l'arrêt et parce qu'ils sont aussi en cause sur plusieurs aspects (réaction Payet, participation staff au pugilat). Que cela reste un nul sans points pour personne. Et bien sûr que des sanctii s viennent s'appliquer au Club de Nice pour les défauts de sécurité ainsi que des sanctions définitives pour les atrophiés du bulbe.

  • Roger Cénisse le 24/08/2021 à 13h40
    Juste comme ça, même si ça va passer pour une défense, je tiens juste à dire que le renvoi de bouteille de Payet occasionne l'envahissement de quelques débiles, que Dante et autres réussissent à calmer le jeu pendant 30s jusqu'à ce que, dans une synchronisation peu commune, Alvaro shoote dans la tribune, l'adjoint de Sampaoli allonge un des débiles avec une droite et Gerson shoote également Gouiri. C'est ça qui déclenche la seconde vague.

    Je lis que le geste de Payet est excusable. Alvaro, l'adjoint et Gerson, c'est quoi alors ?

    Encore une fois, rien n'excuse ce qui s'est passé, ni les énormes lacunes de la sécurité. Par contre, il y a eu les mêmes causes à Montpellier la semaine précédente et pas d'envahissement du terrain. Soit les pailladins sont plus intelligents que les niçois (ce qui n'est pas à exclure), soit la différence de réaction des marseillais peut expliquer (pas excuser) des choses.

    Je ne pousserai pas la mauvaise foi en invoquant l'influence du score sur les différentes attitudes.

  • magnus le 24/08/2021 à 14h31
    J'ai dû mal à voir si Gerson met un coup à Gouiri, j'ai plus l'impression qu'il lui met une bourrade pour s'interposer alors que Gouiri allait s'en prendre à l'adjoint boxeur.
    Là non plsubil ne s'agit pas d'excuser, mais faut bien se rendre compte que depuis le début du match les joueurs étaient sans filet dans tous les sens du terme face aux débordements de cette tribune.

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