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Philippe Gargov

Prospective tactique sur football totalitaire. Sur le banc des Dé-Managers.

 

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En zone dimitarisée

Camp d’éloges - Quelle espèce de joueur l’AS Monaco accueille-t-elle avec Dimitar Berbatov? Portrait de l’attaquant en Bulgare invétéré: génial et facile, trop facile.

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Dimitar Berbatov avait tout juste dix ans quand, en 1991, le régime communiste bulgare a finalement passé l’arme à droite. Il a donc réalisé l’essentiel de sa formation footballistique dans la Bulgarie post-communiste, avec les conséquences que cela implique mais dont on oublie trop souvent l’importance. C’est le voisin Gheorghe Hagi qui l’explique le mieux: “On est passé d’une société extrêmement organisée, codifiée, au néant organisationnel. Tout a été démoli. Pendant les années de transition, cela a été le règne de la spéculation, de l’instabilité; les conséquences logiques du passage du régime communiste au libéralisme.” (So Foot)


La Bulgarie partage, à quelques détails près, une destinée similaire à celle de la Roumanie, ce dont témoignent les générations dorées ayant illuminé le Mondial 94 depuis les deux rives du Danube. Une concomitance loin d’être le fruit du hasard. Gheorghe Hagi, toujours: “Notre génération extraordinaire était le fruit d’un plan, avec des gens qui avaient du temps et de la stabilité pour nous former. Il y avait vraiment une stratégie, mais maintenant c’est fini.” La donne est identique en Bulgarie. Aucun des deux pays n’a su produire de joueurs dignes de leurs prédécesseurs… à l’exception, en Bulgarie, de Dimitar Berbatov.

 

Dimitar Berbatov
 


Le choix de la facilité

Dire que Berbatov surnage parmi ses compatriotes relève du doux euphémisme. Élu sept fois meilleur joueur bulgare de l’année (2002, 2004, 2005, 2007, 2008, 2009 et 2010), loin devant les cinq trophées de Hristo Stoichkov, il avait demandé en 2011 à ne plus être élu, afin de valoriser les jeunes joueurs locaux. Une initiative d’apparence louable, qu’il convient de remettre en perspective avec d’autres doléances, plus critiquables cette fois. En 2010, à seulement vingt-neuf ans, Dimitar Berbatov claque la porte de la sélection nationale, “découragé” par les piètres prestations de la Bulgarie. La décision est précoce, difficile, mais en un sens compréhensible. L’équipe semblait alors reposer uniquement sur le dos de son attaquant, qui ne brille pourtant pas par sa régularité. En refusant de porter le brassard du sauveur, Berbatov a peut-être réalisé le choix le plus représentatif de sa carrière. Celui d’un joueur qui préfère se faire oublier par facilité, en restant éloigné de l’abnégation tant encensée par les médias et les supporters.
 

La formule est connue, souvent citée pour défendre ou décrier l’ostensible flemme qu’affiche le Bulgare sur un terrain, et qui dénote gravement avec l’énergie dépensée par ses homologues de Bundesliga (avec le Bayer Leverkusen) puis de Premier League (avec Tottenham, Manchester United et Fulham). Une citation d’inspiration locale, évidemment: “Il existe un proverbe en Bulgarie: le talent rend les efforts inutiles. C'est grâce à cela que j'en suis là aujourd'hui.
 

 



 

La saillie est à l’image du joueur: sincère, mais tête à claques. Berbatov fait partie de ces joueurs qui divisent et agacent. Mais à la différence des Pastore, des Lucho voire des Riquelme, qui masquent leur flegme par une inventivité dans la dernière passe, Berbatov mise tout sur son toucher de balle. Mais pas pour servir ses coéquipiers, non: simplement pour ne pas avoir à “courir aux quatre coins du terrain”. Le Bulgare n’est pas un playmaker; il n’est pas non plus un buteur, malgré ses statistiques largement positives. Il est un pur numéro 9 ½, avec toute l’absurdité que cela suppose, un hybride entre les deux précités que l’on pourrait communément qualifier d’attaquant de soutien.
 


« Keep calm and give me the ball »

Le terme s’avère en réalité quelque peu galvaudé. Faire de Berbatov un attaquant de soutien, c’est se tromper à la fois sur ses qualités d’attaquant, et sur ses qualités de soutien. Son abandon de l’équipe bulgare en est un excellent témoin, mais ses contradictions sur le pré le reflètent mieux encore. L’homme est nourri de paradoxes. Il déclare d’un côté “préférer réussir une passe difficile plutôt que de marquer”, et révèle de l’autre un tee-shirt floqué “Keep calm and give me the ball” après un but avec Fulham. Docteur Dimitar le passeur de l’ombre, Mister Berbatov le rédempteur insolent.
 

Son record le plus célèbre, un quintuplé contre Blackburn qui le place aux côtés d’Andy Cole, Alan Shearer et Jermain Defoe, est peut-être le meilleur exemple de cette dualité. Sur son cinquième but, alors que tant d’autres buteurs auraient choisi de tirer pour graver leur nom dans les livres de records, Berbatov décide d’offrir une passe à Rooney… qui lui retombe finalement dans les pieds et lui permet donc de passer à la postérité anglaise. Mais à bien y regarder, sa passe est loin d’être un caviar, et c’est d’ailleurs pour cela que le gardien adverse la contre si facilement. Elle n’est pas le geste d’un joueur qui veut à tout prix faire marquer, pas plus qu’elle n’est celui d’un joueur qui veut vraiment marquer. Elle est, comme toute la carrière de Berbatov, le fait d’un joueur qui s’en fout.
 

En Angleterre, certains appelaient ça le Berbathlicism, résume l’étincelant Markus Kaufmann. Une sorte de culte pour un joueur si différent, dans la lignée de ces footballeurs trop doués pour ne pas devenir footballeurs, mais jamais assez intéressés par le football pour vraiment se consacrer entièrement à cette carrière si particulière. [...] Berbatov, ne court pas, mais il joue beaucoup. La seule chose que l’on pourrait lui reprocher est donc de ne pas essayer de faire les deux. Mais au fond, soit il ne sait pas le faire, et son talent doit nous forcer à le pardonner. Soit il sait le faire, mais n’en a pas envie, et son cran doit alors également nous forcer à le pardonner.
 


Pourquoi travailler ?

Difficile de dire si les supporters monégasques et les harpies commentatrices sauront pardonner sa nonchalance à celui que Marcel Desailly avait un jour qualifié de “gag” à l’antenne de Canal+. Les Anglais l’ont d’ailleurs surnommé “Le Continental”, tant ses performances sortaient du lot en ces terres de kick and rush. Est-ce à dire que Berbatov réussira à s’imposer, à trente-trois ans, sur le continent? Nul n’est moins sûr, car le Bulgare est, comme tout Bulgare qui se respecte, un oisif qui aime profiter de la vie. “Le Bulgare, il faut le dire, joint à ces qualités de graves défauts. Il a l’esprit borné; inférieur à ses voisins par l’intelligence, il contraste surtout par sa lourdeur et son flegme avec les Slaves vifs et pétulants qui l’environnent.” Voilà ce que pouvait apprendre le lecteur de la Revue des Deux mondes en 1842. Si le Bulgare contemporain s’offusquera peut-être de ces comparaisons hasardeuses, il admettra que l’attaquant correspond au moins à l’un des éléments soulevés. Le Bulgare serait flegmatique? Berbatov l’est indubitablement. Mais pas par choix: parce qu’il surnage depuis l’enfance, parce qu’il sait qu’il est supérieur, Berbatov ne voit pas pourquoi il devrait travailler.
 

Et pourtant, il travaille. Mais pas son football: il travaille son dessin, son mimétisme avec Andy Garcia, son anglais, peut-être bientôt son blackjack… Tout, sauf son football. Il est, à ce titre, le produit direct de la Bulgarie qui l’a vu grandir: une Bulgarie post-communiste dans laquelle le talent est récompensé au centuple, tandis que ceux qui restent à la traîne doivent se contenter des miettes. Lui a su maximiser ses dons sans jamais se faire suer. À l’image des nouveaux riches balkaniques, qui n’ont jamais eu à subir les pénuries communistes, et se préoccupent peu de savoir le sort que réserve le libéralisme à leurs compatriotes.
 

Berbatov s’est construit un monde à son image, et une image à l’image de son monde. À Monaco, paradis artificiel qui se complaît dans des fantasmes similaires, nul doute qu’il sera dans son élément. Reste à savoir si on lui laissera le temps de le prouver.
 

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