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Stéphane Pinguet

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Le Lan, le football frais

Passer l'amour à la machine

Alors que les gloires actuelles semblent sacrées au nom de la politique du chiffre, rappelons-nous trois gestes – et non trois buts – de Pelé.

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Lorsque les superlatifs apposés sont les seules analyses disponibles, épargnant de se poser la question de la légitimité des récompenses, il s'agit de chercher en nos propres mémoires ce qui fait que l’on retient un joueur parmi tous les autres. Pour documenter cette recherche, il y a les lectures, l’imaginaire, les témoignages ou les images. Mais il n’y a souvent que les images qu’on nous propose. Et de plus en plus, seules les machines à buts peuvent prétendre à quelques secondes de diffusion officielle. Pour les amoureux du football, l'émotion ne réside pourtant pas dans les chiffres: elle est dans le tremblement de l’action inattendue, elle surgit lorsque le joueur laisse le temps aux spectateurs de retenir leur souffle pour vivre ensemble une seconde qui s’étire jusqu'à la postérité. Pelé en a offert quelques-unes, de ces secondes.

 

Les encyclopédies ne sont pas toutes d’accord sur le nombre de buts du Brésilien, autour de 1.280 pour environ 1.455 matches officiels. Au-delà du ratio exceptionnel, combien de buts de Pelé sont restés dans les mémoires? Celui de la finale de 1958 avec son sombrero-volée, sa chevauchée de soixante-dix mètres au Maracana, son penalty du millième, sa tête baumgartnerienne en finale contre l'Italie… Et puis des gestes, des inventions qui procurent un plaisir dépassant largement la seule satisfaction du but. Retour en 1970.

 

 

La passe pour Carlos Alberto

Brésil-Italie, finale - (21 juin 1970) – L’Italie attaque sur son côté droit. Tostao redescendu très bas a décroché, récupère et passe la balle à Clotodoaldo. Il élimine avec une facilité déconcertante à ce stade de la compétition quatre Italiens en déployant toute la panoplie du dribbleur – feinte de passe, passement de jambe, feinte de corps et crochet – avant de passer à Rivelino à gauche sur la ligne de touche. Jairzinho fait l’appel sur l’aile et reçoit la balle. Il fixe son défenseur et repique au centre, voit Pelé devant le demi-cercle de la surface et lui passe du pointu. Pelé est bloqué par le défenseur central, il est à l’arrêt et ne peut plus avancer. Pour les téléspectateurs du moins, car le cadre de la caméra ne montre pas ce que Pelé voit dans son dos. Contrôle, deuxième touche de balle, feinte du gauche, le temps n’est plus une contingence sur le terrain. Une passe dans le vide à droite. Carlos Alberto surgit dans le champ pour placer une frappe énorme sur la gauche des buts. Le but est signé Brésil, le geste n’appartient qu’à Pelé (lire "Carlos Alberto 1970, l'offrande du Roi").

 

Pour beaucoup à l’époque, c’est le but du siècle.

 

 

 

 

 

La tête face à Banks

Brésil-Angleterre - (7 juin 1970) – 10e minute du match, dans le stade de Guadalajara, Jaïrzinho, lancé, déborde sur la droite le défenseur anglais Cooper. L’ailier brésilien a poussé la balle un peu loin, mais il s’arrache et la redresse sur la ligne sans avoir le temps de lever la tête pour voir qui peut être à la réception. Pelé est au point de penalty, il s’élève, beaucoup plus que son 1m70 peut lui permettre. Son timing est parfait et au lieu d’une frappe molle du haut du crâne, parvient à smasher la balle sur la gauche du but à ras de terre, avec force et conviction. Banks, qui a suivi l’action, ne peut pas se retrouver en si peu de temps au deuxième poteau. Sauf à enchaîner un plongeon impossible et une claquette irréelle. Pelé a déjà levé les bras, mais c’est pour mieux les mettre sur sa tête de désolation. Banks vient d'arrêter son but.
 

Pour beaucoup à cette époque, c’est l’arrêt du siècle.
 

 

 

 

 

La feinte du vide

Brésil-Uruguay, demi-finale (17 juin 1970) – Côté gauche de l’attaque brésilienne, Jaïrzinho voit Pelé et lui adresse la balle. Pelé arrive lancé dans une diagonale droite-gauche, Mazurkiewicz se porte à la limite de la surface, plein centre. Pelé va plus vite, on le voit déjà couper la trajectoire de la balle pour la mettre dans sa course, passer devant le gardien et pousser la balle dans des buts vides.


Mais la balle passe sans personne pour la toucher, le gardien ayant anticipé ce que tout le monde avait anticipé. Pelé l’a laissée filer. Il redresse ensuite sa course pour récupérer une balle qui va dans le sens opposé, les cuisses s’affaissent, les bras s’écartent, l’équilibre est précaire. Il lui faut une dizaine de foulées pour s’excentrer, une dizaine de foulées durant lesquelles tout un monde attend... qu'il retrouve ses appuis, se remette face au but et dans le sens de l’action. Il frappe la balle, le but est vide, le gardien toujours absent, les défenseurs trop en avance et trop en retard. Pelé va marquer, mais il décroise sa frappe et tombe, déséquilibré. Le ballon file lentement à gauche des buts.

 

Pour beaucoup à cette époque, c’est le geste du siècle.

 

 

 

 

Dans ces trois actions, l’image et les respirations se figent, le temps n’a plus d’importance. Une ou deux secondes plus tard, l’air revient dans les poumons. Pelé a exercé sa magie. Il n’a pas marqué, mais il a fait vibrer. À chacune de ses actions, il a donné sa démesure. Celle que l’on attend de tout prétendant au titre de meilleur joueur de tous les temps...
 

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