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Nicolas Sarzeaud

 

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Revue de stress #171

Rennes, la victoire aux yeux rouges

C'est l'histoire d'un club à qui on affublait une image de perdant mais qui l'a quittée avec fracas ce week-end. Et celle de supporters qui ont vécu une soirée forcément à part.

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Peu avant minuit, le sixième tireur s’avance jusqu’au point de penalty. Il vaut mieux ne pas trop réfléchir à ce problème de géométrie basique dessiné sous nos yeux, triangulation entre le joueur, la balle et l’espace d’un rectangle blanc à couvrir. D’ici, le but nous semble trop grand et notre gardien de deux mètres un peu petit. Le tireur prend son élan et le ballon prend son envol, signifiant tout ce qu’un ballon de foot peut signifier. Le but était trop petit et l’espace autour de lui gigantesque, aspirant le ballon bien au-delà de nos espérances: nous avons gagné.

 

 

Viennent les cris, ou plutôt un cri collectif dont les modulations stridentes se fondent les unes dans les autres, les accolades à s’en déboîter l’épaule et les larmes. C’est donc ça, gagner? Comme l’amour, la mort et toute cette sorte de choses, on croit tant qu’on ne l’a pas vécu que la victoire est une sorte d’entité générique, universelle. Enchanté de te rencontrer, ô Victoire, nous n’avions pas été présentés.

 

Mais, évidemment, faire l’expérience de la victoire, c’est connaître les inflexions subtiles qui donnent du relief à ce qui, de loin, paraissait indistinct. Comme aimer et mourir, chacun gagne à sa façon, porté par ses rêves et ses peurs, une longue histoire et un scénario.

 

À minuit, c’est donc notre victoire que nous avons rencontrée, avec son souffle et sa couleur propre, sa texture, produit d’une frappe mal dosée et de tout ce qui fut vécu d’espoirs et de déceptions, d’humiliations et de fiertés, de joies et de douleurs, avant ce moment précis où le ballon s’envola.

 

Onze joueurs ont mué la complainte du Stade rennais, tantôt élégiaque tantôt burlesque, en chant épique. Il faut maintenant faire le récit, subjectif évidemment, de cette victoire singulière, une victoire aux yeux rouges comme ceux de Nielsen, taulier du Roazhon Celtic Kop, que la réalisation de France 2 a eu le bon goût de cadrer pour illustrer notre joie.

 

 

Venus ici pour souffrir

Au bout de vingt-cinq minutes, Rennes est déjà mené 2-0. Trop naïfs, trop d’espaces, trop d’erreurs techniques, trop forts en face, mais on le savait. "On le savait, tonne le capo du RCK, on savait que ce serait dur", et toutes les mains se lèvent pour chanter encore, emportant une partie des tribunes supérieures.

 

Ce n’est pas un vent de révolte qui souffle sur le virage nord du Stade de France, c’est un vent d’orgueil: ce soir nous allons perdre notre quatrième finale en dix ans, peut-être même allons-nous essuyer un score humiliant, encaissant une ribambelle de buts avant les moqueries sur la culture de la lose, mais nous continuerons de chanter notre amour du Stade rennais.

 

Qui voudrait comprendre la singularité de notre joie au dénouement de cette finale devrait cerner la disposition d’esprit de ce public, venu au Stade de France pour la quatrième fois en dix ans, conscient que s’il existait une chance de vivre le grand soir, elle était bien maigre, cotée à 1 contre 12 selon les sites de paris sportifs. Venus pour souffrir donc, nous étions pourtant mystérieusement heureux d’être là, de sorte que nous prîmes avec avidité la réduction de l'écart qui nous fût gracieusement offerte, comme un plaisir délectable, rare et précieux, un de plus dans une saison merveilleuse: célébrer un but de son équipe au stade de France.

 

Il faut dire que les joueurs étaient bel et bien venus pour gagner, mystérieusement sûrs d’eux: à l’échelle de leur groupe, ce n’était pas la quatrième finale mais la seule, l’opportunité unique de faire de cette saison déjà réussie non pas seulement un joyeux roman-photo qu’on feuillète avec le sourire, mais un chapitre de la geste glorieuse du club. Sur un de nos temps forts, Mexer cogna le ballon et même ceux qui, comme moi, se caparaçonnaient derrière leur fatalisme furent bien forcés de se mettre à y croire.

 

Il y eut alors un moment d’effarement et, pour ma part, je dois l’avouer, un frisson d’angoisse. À nouveau, nous commencions à envisager le rêve et, avec l’espoir, pointait sous nos poitrines une lancinante appréhension. Par des biais détournés, le sort avait réussi à nous faire y croire; par des biais détournés, il avait trouvé son chemin jusqu’à nos cœurs; maintenant, nous ne savions que trop bien ce qu’il comptait en faire.

 

2-2, encore vingt minutes en prolongation, je ne chante plus, pardon, je me décompose. On dit que l’animal à abattre ne doit pas voir le poignard: je ne vois que lui, brillant dans les mains du sacrificateur. On dit qu’on apprend des défaites, mais c’est un lieu commun sans substance. Nous, Rennais, sommes bien placés pour le savoir et nos adversaires du soir aussi – nous aurions pu organiser un grand colloque sur la question en marge de la confrontation. On n’apprend pas grand-chose de la défaite, elle traumatise, elle pétrifie, elle ne prépare que son retour, plus cruelle encore, au prochain rendez-vous. En perdant, on apprend à perdre, tout au plus.

 

 

S’aimer sans promesses

À propos de la fin des temps, Walter Benjamin écrit: "On sait qu’il était interdit aux juifs de sonder l’avenir. (...) Mais l’avenir ne devenait pas pour autant, aux yeux des juifs, un temps homogène et vide. Car en lui, chaque seconde était la porte étroite par laquelle le Messie pouvait entrer." [1]

 

Ils ont raison, évidemment, on devrait faire taire tous les pronostiqueurs à la petite semaine et les lanceurs de promesses qui piétinent notre avenir. Le Messie entre toujours à l’improviste et son visage ne ressemble jamais à celui qu’on imaginait. C’est pourquoi j’avais décidé, cette fois-ci, de ne pas jouer avec l’avenir. Avant les finales passées, je rêvais jour et nuit du moment où l’équipe brandirait le trophée, je calculais nos chances, je décryptais les signes. Cette fois, j’ai laissé mon rêve sur le seuil, en espérant qu’il entrerait de lui-même, sans trop y croire.

 

Alors que la victoire tapait à ma porte, au cours des prolongations, je maintenais mon esprit fermé et je disciplinais mes espoirs, croyant encore à une mauvaise blague. Et voici que la victoire advient, à la fin d’une séance de tirs au but dont j’imaginais, jusqu’à ce dernier coup de pied, une issue tragique: autant dire que je ne suis pas prêt pour elle, alors que je l’aie attendue pendant toute ma vie de supporter.

 

À ce moment, il m’est difficile d’articuler l’un de ces comportements qui siéent au triomphateur. Je reste hagard comme Nielsen, comme Vincent et tous mes amis qui se tiennent la tête ou gardent les bras en l’air, les yeux grands ouverts, incrédules. Des larmes tièdes coulent sur les plaies du passé, elles voudraient traverser le voile imperméable du temps pour atteindre l’adolescent brisé qui perdait il y a dix ans sa première finale. J’ouvre et je ferme mes bras sur cette joie qui aurait pu ne jamais venir.

 

 

"Rennes tient enfin ses promesses!" Quelles promesses, sinon celle que d'autres prêtent à ce club, calibré à tout point de vue pour la place qu’il occupe dans le championnat français? Moi, on ne m’a rien promis. Les supporters de clubs moyens aiment leur club, pas pour ce qu'il a été, puisque jamais il ne fût grand, pas non plus dans l'espoir de ce qu'il sera: ils aiment leurs clubs. Voilà la raison de notre ahurissement joyeux aujourd'hui: nous étions d’accord pour aimer toute notre vie ce club et ne jamais vivre ça.

 

Et alors survint notre victoire, comme une vieille amie surgissant au détour d’un long chemin, alors qu’on était prêt à continuer de marcher encore longtemps vers elle, peut-être comme on attend Godot, à jamais.

 

 

Le rien d’où l’on vient

Ils avaient raison, ceux qui tempéraient notre enthousiasme en ce soir du 7 mars 2019, alors que nous chantions route de Lorient la victoire du Stade rennais contre Arsenal. "Calmez-vous, vous n’avez encore rien fait!" Après tout, ça n’est pas une ligne sur un palmarès, autant dire que ça n’est rien. Deux mois et un penalty manqué plus tard, qu’est-ce qui a changé? Tout et rien.

 

Les souvenirs heureux d’une saison gargantuesque se bousculent dans la panse des Rennais, mais c’est tout juste assez pour des supporters affamés. Il faudra un moment pour tous les digérer et ce sera un délicieux travail narratif: mettre chaque moment à sa place dans cette formidable saison dont nous ne pouvions imaginer qu’elle serait à ce point "la bonne" [2]. Attribuer à chacun de ces joueurs devenus nos héros son haut-fait dans la légende. Pas un ne sera oublié.

 

Aujourd’hui, avec ce titre dont nous sommes décorés, enfant gâtés après un long sevrage, que faire des revers et des moqueries passées? Mon parti, ce serait de cultiver ce rien dont nous cueillons aujourd’hui la fleur, par goût de revanche d’abord, envers tous ceux qui nous y ont assigné, mais aussi pour observer le commandement avisé de papa-maman: "N’oublie pas d’où tu viens".

 

Mon parti serait de ne pas nous croire sortis de cette matrice, de ne pas nous croire devenus autres. De garder ce rien comme boussole, comme hygiène et comme emblème pour la suite de notre histoire, comme stigmate de nos défaites passées. Le garder comme méthode pour persévérer dans la joie quotidienne d’aimer sans promesses, de quérir obstinément ce qu’un sort malicieux refuse puis finit par donner. Le garder comme philosophie car, après tout, le rien est l’âme du foot, un jeu qui ne change rien ni à la face du monde ni au cours de nos vies, un jeu qu’on joue pour rien et qui se joue à rien.

 

Mon parti serait d’arborer à la boutonnière ce rien avec lequel le poète allemand Paul Celan peignait notre humanité belle et inconséquente: "Un rien nous étions, nous sommes, nous resterons, en fleur: la rose de rien, de personne" [3]. Le Stade rennais, un rien en fleur.

 

[1] Walter Benjamin, "Sur le concept d’histoire", Œuvres. III, Paris, Gallimard, 2000 [écrit en 1940], p.443.
[2] Signalons que par une formidable coïncidence, le documentariste Antoine Biard a choisi cette saison pour réaliser un documentaire sur le kop rennais, Tu ne seras jamais seul, qui s’annonce gargantuesque: en voici le générique, et le crowdfunding.
[3] Paul Celan, "Psalm" dans Psalm, La rose de personne (première éd. 1963), traduction Martine Broda, Paris, Points, 2007, p.36: citons-le en allemand pour les germanophiles raffinés: "Ein Nichts / waren wir, sind wir, werden / wir bleiben, blühend: /die Nichts-, die /Niemandsrose."

 

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